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L’efficacité, fil directeur de l’histoire de la Mutualité

L’historienne Charlotte Siney-Lange est l’auteure d’une série de chroniques sur l’histoire du mouvement mutualiste, à paraître à partir de la semaine prochaine sur le site de la Mutualité. Pour cette spécialiste, les caractéristiques majeures de cette histoire sont la capacité des mutuelles à faire la preuve de leur « efficacité immédiate » et leur anticipation des besoins sanitaires et sociaux.

Vous allez publier sur le site de la Mutualité des chroniques sur l’histoire de la Mutualité, du 18ème siècle à nos jours. Quelles sont les lignes de force qui se dégagent de cette période ?

Charlotte Siney-Lange – Ce qui ressort avec force de cette histoire, c’est le pouvoir d’adaptation de la Mutualité, laquelle a failli disparaître au moins trois fois au cours de cette période. Tout d’abord à sa naissance car la loi Le Chapelier, de 1791, interdisait notamment les sociétés de secours mutuels. Dès lors, on aurait dû théoriquement assister à la mort du mouvement. Cela n’a pas été le cas, bien au contraire ! En effet, pour des raisons politiques et sociales, la Mutualité a réussi à être tolérée par les pouvoirs publics car elle palliait les insuffisances de la puissance publique.

Deuxième période : la création de la Sécurité sociale, qui a été considérée à l’époque par certains comme l’acte de décès de la Mutualité. Or, là non plus, cela n’a pas eu lieu car la Sécurité sociale a eu besoin d’un allié pour la mise en place du nouveau dispositif.

Enfin, plus récemment, la réforme du Code de 2001 a été une source d’inquiétude chez les mutuelles. Il est vrai que cette évolution a bouleversé la physionomie mutualiste mais les mutuelles ont continué à jouer un rôle important de proximité auprès de leurs adhérents, et, dans les territoires, à répondre à des problématiques comme les inégalités d’accès aux soins, les déserts médicaux…

 

Comment, à chacune de ces périodes de menace sur sa pérennité, le mouvement mutualiste a-t-il fait pour rebondir ?

CSL – A chaque fois, la Mutualité a fait la preuve de son efficacité immédiate ! La Mutualité n’est pas uniquement issue de la théorie solidariste de Leon Bourgeois, elle est aussi le fruit de mouvements spontanés engendrés par des communautés de métiers pour répondre à leurs besoins. Ce qui fait la force de la Mutualité, c’est son pragmatisme !

En 1791, ces sociétés ne disparaissent pas parce qu’elles prennent en charge des besoins sociaux que l’Etat est incapable d’assurer. Il en va de même en 1945 : les mutuelles ont été de facto les groupements adaptés à la gestion de la complémentaire santé parce qu’elles avaient déjà une expérience gestionnaire dans les assurances sociales.

Un autre élément explique aussi la pérennité du mouvement mutualiste : les mutuelles ont toujours su anticiper les besoins sociaux et sanitaires, elles ont de tout temps précédé la demande.

 

Sur le temps long, comment qualifieriez-vous la relation des mutualistes avec le régime obligatoire ? Complémentarité ou concurrence ?

CSL – N’oublions pas que le système de la Sécurité sociale, tel qu’il est envisagé au moment de sa création, doit se caractériser par les trois « U » : uniformité, universalité et unité. En fait, il n’y a pas eu d’universalité car des corporations qui bénéficiaient de régimes particuliers ont revendiqué le maintien de leur régime, comme la SNCF ou la RATP.

Au départ donc, la Sécurité sociale reprend les prérogatives des mutuelles, mais également leurs salariés, leurs locaux…. Les mutualistes vont d’ailleurs faire une campagne d’affichage pour inciter l’opinion publique à ne pas adhérer au nouveau système !

Finalement, la situation va évoluer car une partie de la classe politique jugera injuste le sort réservé à la Mutualité. En 1946, les mutualistes vont pouvoir participer aux élections des caisses de Sécurité sociale. Un an plus tard, à l’issue de négociations, la loi Morice reconnaitra aux mutuelles la possibilité d’intégrer la gestion de la Sécurité sociale.

Aujourd’hui, on entend certaines voix s’élever en faveur d’un « Tout Sécu ». Cela relève, à mon sens, d’un fantasme ! Et l’histoire récente montre plutôt le contraire : une réduction du champ du régime obligatoire et une augmentation de celui des complémentaires.

 

Cette histoire montre aussi que la volonté des mutuelles d’être un acteur social est une permanence…

CSL – Absolument ! Et cette ambition est fortement réactivée de nos jours. Historiquement, cette volonté s’est concrétisée sous deux formes principales. Tout d’abord par la défense, à partir des années 50, d’un système de Sécurité sociale le plus complet possible. La Mutualité va notamment participer à des manifestations contre des réformes qui réduisent le champ de la Sécu.

Mais c’est aussi au travers de ses établissements et de son action sociale que s’illustre ce désir d’agir sur la société. En effet, tout au long du 20e siècle, et surtout à partir de l’après-guerre, le mouvement mutualiste va proposer une nouvelle forme de médecine, de nouveaux rapports entre les médecins et les malades, une prise en charge novatrice des personnes en situation de handicap, des personnes âgées, ou en matière de santé mentale…. Dans tout ces domaines, des établissements, souvent prototypiques, vont être créés.

 

Au regard de cette histoire, comment voyez-vous l’avenir de la Mutualité ?

CSL – Continuer à proposer des projets de société me semble essentiel pour le devenir du mouvement mutualiste. Mais il faut aussi, à mon sens, changer d’état d’esprit. La tradition des mutualistes d’agir dans la discrétion doit appartenir au passé. A l’heure de l’image et l’immédiateté, il faut que les mutualistes fassent connaitre et expliquent leurs valeurs. Une pédagogie doit être faite, me semble-t-il, auprès du grand public pour montrer les différences entre les mutuelles et les autres acteurs de la complémentaire santé.

 

Propos recueillis
par Jean-Michel Molins