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Léon Bourgeois et le solidarisme

Homme fort du Parti radical et de la Troisième République, la personnalité de Léon Bourgeois (1851-1925) demeure pourtant méconnue. Au-delà d’une longue carrière politique, Léon Bourgeois a été le théoricien du solidarisme, et s’est affirmé comme un soutien indéfectible de la mutualité.

Source : Wikipedia

Le politicien

Docteur en droit et avocat de profession, Léon Bourgeois devient sous-préfet de Reims en 1880, puis préfet du Tarn deux ans plus tard. Il est ensuite l’un des plus jeunes fonctionnaires du ministère de l’Intérieur appelé à prendre les fonctions de préfet de police en 1887, mais il est élu député radical de la Marne l’année suivante, avant d’entrer au gouvernement comme ministre de l’Intérieur en 1890. Il est par la suite nommé à plusieurs ministères jusqu’en 1917 – Justice, Intérieur, Affaires étrangères, Instruction publique et Beaux-arts, Travail et Prévoyance sociale. Président du Conseil de novembre 1895 à avril 1896, il sera ultérieurement président de la Chambre des députés (1902-1904) puis du Sénat (1920-1923).

A l’Instruction publique, Léon Bourgeois poursuit l’œuvre de de Jules Ferry dans l’enseignement secondaire en créant le baccalauréat moderne. Au Travail, il est à l’origine de nombreuses lois sur les dispensaires d’hygiène sociale et de préservation antituberculeuse (1916) et sur la Journée des tuberculeux, en 1917, transformée en 1924 en campagnes du timbre antituberculeux. Il initiera aussi les lois sur le repos hebdomadaire, sur les assurances du travail ou encore sur le salaire des femmes mariées. Dès 1895, son programme politique prévoit par ailleurs la mise en œuvre d’un impôt sur le revenu, de retraites ouvrières et d’une loi sur les associations.

En 1920, Léon Bourgeois devient le premier président du Conseil de la Société des Nations qu’il a contribué à faire naître ; la même année, il reçoit le prix Nobel de la paix en tant que pacifiste, défenseur du droit comme instrument de régulation du monde et de l’arbitrage comme moyen de régler les conflits internationaux.

Le théoricien

A cette brillante carrière politique, Léon Bourgeois associe une œuvre philosophique concrétisée au travers du solidarisme. Présenté dans une série d’articles publiés dans la Revue nouvelle, réunis dans l’ouvrage Solidarité en 1896, le solidarisme propose une voie intermédiaire entre le collectivisme socialiste et l’individualisme libéral par le biais de la solidarité, considérée comme le fondement de la société. Inspirée des idées du sociologue Emile Durkheim et des postulats scientifiques de Louis Pasteur sur la contagion microbienne, le solidarisme repose sur le principe d’une interconnexion entre organismes vivants, et donc de mécanismes de solidarité spontanés entre les hommes permettant d’organiser la société et de résoudre les problèmes sociaux.

Le solidarisme veut démontrer que « l’individu isolé n’existe pas ». Rompant avec la charité chrétienne, il défend l’idée d’une « dette sociale » et d’une interdépendance de chacun vis-à-vis de la collectivité. Selon cette théorie, l’individu hérite à sa naissance « d’un patrimoine social, culturel et économique accumulé par les générations précédentes » destiné à être transmis et bonifié pour les générations suivantes. Cette « solidarité mécanique »1 s’exerce à la fois de manière verticale, entre générations, et horizontale, entre contemporains. L’individu ne peut s’épanouir que grâce à ces ressources collectives, intellectuelles ou matérielles, mises à sa disposition par la société, au travers de trois grands droits : liberté d’éducation pour toutes les classes sociales, garantie de moyens minima d’existence et assurance contre tous les risques sociaux. A ces droits fondamentaux, répond un devoir social de tous envers la collectivité, visant en premier lieu à « faire l’effort nécessaire pour ne pas tomber (…) à la charge de la société ».

Le solidarisme s’imposera comme la doctrine sociale dominante du jeune Parti radical, fondé en 1901 et, plus globalement, comme une source d’inspiration essentielle de la philosophie sociale de la Troisième République jusqu’à la Grande Guerre.

Le « parrain » de la Mutualité

La doctrine élaborée par Léon Bourgeois doit beaucoup à ses différents engagements de terrain – il a notamment présidé la Ligue de l’enseignement, la Fédération des Pupilles de l’enseignement public et l’Association internationale contre la tuberculose – ainsi qu’aux pratiques mutualistes et coopératives en plein essor depuis le début du XIXe siècle. Le solidarisme, qui rejoint sur de nombreux points les valeurs mutualistes, incite Léon Bourgeois à soutenir la mutualité. Cette dernière apparaît comme un allié idéal du pouvoir républicain pour la prise en charge de la question sociale, en particulier pour l’assurance contre les risques sociaux à une époque où l’intervention de l’Etat dans la protection sociale est globalement rejetée par les Français.

A posteriori, le solidarisme peut donc être interprété comme la justification théorique de l’action mutualiste, à laquelle il fournit « un travail de conceptualisation des valeurs mutualistes que les administrateurs, plus praticiens que théoriciens, se contentent d’effleurer au fil de leurs congrès »2. Sans participer lui-même au mouvement mutualiste, Léon Bourgeois s’attache à en promouvoir les idées et les valeurs. Après avoir suivi avec attention l’élaboration de la Charte de la mutualité en 1898, il contribue à sa structuration à l’échelle nationale, par un appel lancé au congrès de Saint-Etienne en 1901 visant à rassembler les forces mutualistes dans une organisation nationale : ce sera chose faite l’année suivante, qui voit la création de la Fédération nationale de la Mutualité française, dont il reste considéré comme le parrain.

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Le souvenir de Léon Bourgeois et la doctrine du solidarisme, qui innervera la politique de protection sociale française, sont aujourd’hui en grande partie oubliés. C’est pourquoi il semble nécessaire de rappeler les apports du solidarisme au mouvement mutualiste, à qui il a permis, sur bien des points, de s’affirmer comme un acteur social de premier plan.

 

1 P. TOUCAS, « La vertueuse mutualité : des valeurs aux pratiques », Vie sociale, 2008/4.
2 P. TOUCAS, op. cit.