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Accès aux soins et justice sociale : les combats historiques de la Mutualité

Charlotte Siney-Lange, historienne, chercheure associée au Centre d’histoire sociale du XXe siècle et auteure de "La Mutualité, grande semeuse de progrès social"

Tiers payant, congé maternité, centres de médecine sociale : les mutualistes ont fait preuve, tout au long de l'histoire, d'une forte capacité d'innovation. Celle-ci répond à "une volonté de changer les mentalités et de combattre les tabous de société, avec une notion de justice sociale", explique l'historienne Charlotte Siney-Lange, qui a contribué à une exposition photo sur ce thème, visible du 15 au 21 octobre 2018 à Paris.

Auteure de l'ouvrage "La Mutualité, grande semeuse de progrès social", vous avez participé à la conception d'une exposition photo consacrée à l'histoire des services de soins et d'accompagnement mutualistes (lire encadré). Quelle est l'origine de ces établissements ?

Charlotte Siney-Lange – Tout a commencé en 1857, avec la première pharmacie mutualiste à Lyon. Elle est créée sous l'impulsion des canuts, les ouvriers de la soie, qui étaient très organisés et qui, grâce à un patronat puissant, ont pu réunir les fonds nécessaires à la création d'une officine. Il faut se rappeler que cet établissement, comme les autres structures mutualistes par la suite, a vu le jour dans un contexte où la protection sociale était inexistante : face à la maladie, aux accidents, à la vieillesse, la majorité de la population française ne bénéficiait d'aucune couverture. Et donc ne se soignait pas.

L'enjeu pour les sociétés de secours mutuel était alors de baisser le prix des soins et des médicaments, et de démocratiser la consultation chez le médecin pour que le plus grand nombre puisse y avoir accès.

Derrière la création de cette première officine, il y a la volonté de court-circuiter l'offre des pharmaciens libéraux, en ouvrant des pharmacies sociales. Là, ce n'est plus le pharmacien libéral qui fixe le prix de ses remèdes, mais un pharmacien salarié dans une entreprise à but non lucratif, qui pratique les prix les plus bas possibles, avec un tout petit excédent pour les frais de gestion de la boutique.

Cette première pharmacie constitue une innovation majeure : y en a-t 'il eu d'autres ?

Charlotte Siney-Lange – Oui, toujours à la fin du XIXe siècle, avec le système des abonnements. Moyennant une prime annuelle versée à sa société de secours mutuel, l'adhérent accède aux médicaments dont il a besoin sans avance de frais : c'est le tiers payant pharmaceutique avant l'heure !

Un concept qui froisse les pharmaciens libéraux qui, dès lors, multiplient les procès et tentent d'obtenir la fermeture de leurs concurrents mutualistes au motif que la loi prévoit que le pharmacien doit être propriétaire de son officine. Mais la jurisprudence donne raison aux mutualistes en les autorisant à salarier des pharmaciens, à condition de réserver l'accès de ces boutiques aux seuls adhérents.

Dans le même esprit, la Mutualité a facilité l'accès au médecin en développant des dispensaires, ancêtres des actuels centres de santé.

Dans ces établissements de médecine sociale, ce sont des médecins salariés qui assurent les consultations. On est face à une médecine d'un type complètement nouveau, qui s'oppose à la médecine libérale : une structure collective où les médecins, tous ensemble, vont prendre en charge le patient. Là encore, c'est révolutionnaire.

Quel est le moteur des innovations mutualistes tout au long de l'histoire ?

Charlotte Siney-Lange – A chaque fois, elles correspondent à un besoin particulier. A la fin du XIXe siècle, la France commence à s'intéresser à la petite enfance. Nous sommes dans un contexte nataliste, le pays a perdu la guerre contre la Prusse, il est en perte de vitesse au niveau démographique, il cherche naturellement à lutter contre la mortalité infantile.

Se développent alors de nombreuses organisations consacrées à la petite enfance. L'une, particulièrement novatrice, est due à Félix Poussineau, qui invente la mutualité maternelle. Ce patron du textile avait en effet observé, dans ses ateliers, que les femmes qui venaient d'accoucher et retournaient travailler dès le lendemain n'étaient pas très en forme... Sans parler de la surmortalité infantile dans le monde ouvrier. Il a donc imaginé un système dans lequel les mères et le patronat cotisent pour un droit à quatre semaines de repos après la naissance : c'est le congé maternité, qui perdure sous cette forme jusqu'à la création des PMI, les centres de protection maternelle infantile, après la guerre.

C'est à cette période que se développent aussi les premières cliniques chirurgicales ?

Charlotte Siney-Lange – Elles émergent en effet dans les années 1920-1930 : la chirurgie se développe, les techniques progressent, mais les plateaux techniques manquent car l'hôpital public est victime d'un rejet de la part de la population. Il est vu comme un lieu de perdition et d'immoralité, qui recueille les personnes de mauvaise vie, les vagabonds, les prostituées. D'un autre côté, les cliniques privées lucratives pratiquent des tarifs prohibitifs.

Il y a toujours cette idée de démocratiser des soins très onéreux – la chirurgie – en créant les cliniques chirurgicales. Elles sont dotées de plateaux techniques très sophistiqués, mais leur coût reste modéré pour être accessible au plus grand nombre. Ces structures investissent en outre dans l'humanité des conditions d'accueil, avec les premières chambres particulières, loin des salles communes de 40 personnes qui sont encore la norme à l'époque.

L'innovation est donc la marque des établissements mutualistes…

Charlotte Siney-Lange – Absolument : la Mutualité a toujours su détecter très tôt les nouveaux besoins sociaux, médicaux ou sanitaires, et y apporter des réponses inédites. On l'a vu avec les pharmacies et les dispensaires et, dans les années 1950-1960, avec la prise en charge du handicap. Il n'y avait alors aucune structure pour les enfants handicapés, condamnés à vivre reclus chez eux avec des parents en détresse.

De même, c'est sous l'impulsion des mutuelles ouvrières de la CGT qu'est arrivé en France l'accouchement sans douleur, selon une méthode que des médecins mutualistes n'ont pas craint d'aller chercher en URSS, en pleine Guerre froide. Une évolution qui ne fut pas sans créer de polémique, mais qui a fini par trouver sa place dans les prestations de la Sécurité sociale. Cette étape a contribué au combat féministe et donné lieu à d'autres luttes, pour l'avortement, puis la contraception, auxquelles ont également contribué les mutualistes. Au-delà de l'objectif de démocratiser les soins, il y a aussi, derrière ces innovations, une volonté de changer les mentalités et de combattre les tabous de société, avec une notion de justice sociale.

Et aujourd'hui ?

Charlotte Siney-Lange – Aujourd'hui, l'innovation est sans doute moins spectaculaire, mais elle est toujours là, dans la prise en charge de l'autisme, dans les soins psychiatriques, dans le suivi des grossesses chez les patientes en situation de handicap, finalement dans toutes ces cliniques qui, chacune dans leur domaine, sont souvent citées parmi les meilleures.

Et une multitude d'axes d'innovations s'ouvre encore. Face aux déserts médicaux, aux inégalités démographiques et géographiques d'accès aux soins qui deviennent très préoccupantes, la Mutualité n'a-t-elle pas un rôle à jouer ?

Concernant la dépendance, l'offre mutualiste se pose comme une troisième voie entre des établissements publics d'hébergement pour personnes âgées dépendantes en grande difficulté et des structures privées lucratives inabordables pour beaucoup de Français.

Avec près de 2.700 structures, les mutuelles offrent le premier réseau à but non lucratif en France, ils constituent une réponse très importante dans le paysage sanitaire aujourd'hui.

Exposition photo : l'innovation mutualiste en images


Du 15 au 21 octobre 2018, la Mutualité Française réédite l'exposition photo organisée à l'occasion de son 42e congrès, sur le thème L'histoire des services de soins et d'accompagnement mutualistes du milieu du XIXe siècle à nos jours, une tradition d’innovation.

Celle-ci se tiendra à Paris, sur le parvis de la mairie du 15e arrondissement. Aux côtés de photographies anciennes, sont exposées des images contemporaines signées par le photographe Samuel Bollendorff, illustrant le savoir-faire des établissements mutualistes en termes d’innovation et de lien humain, ainsi que leur enracinement dans les territoires.

Auteure de l'ouvrage "La Mutualité, grande semeuse de progrès social"(1), l'historienne Charlotte Siney-Lange assure le commentaire de ces images, qui donnent à voir l’avant-garde mutualiste et sa lutte pour la démocratisation de l’accès aux soins et contre toute forme d’exclusion.

(1) Editions de La Martinière.

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Le communiqué de presse

L'interview vidéo de Charlotte Siney-Lange et de Samuel Bollendorf, photographe

Propos recueillis par Sabine Dreyfus

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)