Repenser la pharmacovigilance

Les récentes affaires de la Dépakine® et, de manière un peu plus lointaine, du Mediator® en sont la preuve : notre système de santé est malade de sa pharmacovigilance. Dans une tribune publiée par Le Monde Science & médecine, l'épidémiologiste Catherine Hill tente d'analyser les motifs de cette défaillance, responsable de catastrophes sanitaires.

"Un médicament efficace peut cacher un risque épouvantable", écrit cette scientifique, citant le cas du valproate de sodium, le dernier de ces médicaments à avoir défrayé la chronique. Sous les noms de Dépakine®, Dépakote® ou encore Dépamide®, il a été mis sur le marché pour traiter, avec une grande efficacité, les épilepsies et les troubles bipolaires.

Mais, administré chez les femmes enceintes, il est responsable de multiples malformations du fœtus, en particulier le spina-bifida, un défaut de fermeture du tube neural. Bien que sa toxicité sur l'espèce humaine ait été connue depuis les années 1980, le valproate de sodium a continué à être prescrit, provoquant la naissance de milliers d'enfants handicapés.

Les études confirmant l'évidence de cette incidence se sont accumulées, mais c'est tout récemment que la ministre de la Santé a annoncé la mise en place de mesures pour en éviter sa prescription aux femmes enceintes. Pourquoi une telle lenteur de réaction ? Tout simplement, explique Catherine Hill, parce que "ces études ont été systématiquement critiquées sur des bases infondées".

Ainsi, "la première critique alléguait le caractère rétrospectif des études", ce qui est une "erreur fondamentale", observe-t-elle, car "l'exposition et les risques sont faciles à identifier".

Tout aussi erronée, "la deuxième critique portait sur le niveau de preuve de la responsabilité du médicament, considéré comme faible dans la mesure où les données ne provenaient pas de méta-analyses d'essais thérapeutiques randomisés". Enfin, la troisième critique imputait directement à l'épilepsie ou aux troubles bipolaires la malformation des enfants.

Au final, dénonce l'épidémiologiste, "au lieu de faire des études approfondies pour préciser la réalité du risque" et réagir en conséquence, les institutionnels et les industriels "se sont contentés d'accumuler pendant des décennies les signalements d'effets indésirables par les prescripteurs (notifications spontanées). Cette négligence illustre en partie la façon dont les laboratoires et les autorités sanitaire conçoivent la pharmacovigilance.

Afin de réformer cette activité fondamentale, Catherine Hill suggère d'examiner plus ouvertement les notifications spontanées, "au lieu de les éliminer quasi systématiquement au motif que les dossiers sont incomplets ou que l'effet indésirable n'est pas imputable au traitement en cause". De même, il faut "apprendre à réaliser, beaucoup plus vite et plus systématiquement, des études comparatives en cas de suspicion d'effet nocif d'un médicament".

Il faut, en somme totalement "repenser" la notion même de pharmacovigilance. Car "aujourd'hui, on voit bien que l'industriel s'abrite derrière l'ANSM, qui s'abrite derrière les prescripteurs, qui s'abritent derrière l'efficacité du médicament et leur respect des règles édictées par l'ANSM et l'industriel, bouclant ainsi la boucle". Pour Catherine Hill, "le fond du problème est simple : en cas de doute, c’est le patient qu’il faut protéger et non l’industriel".

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