Témoignage : « J’ai toujours fait tout ce que je pouvais pour entendre »

Eric Baranger, sourd profond, a bénéficié d'une rééducation au Certa, retrouvé un emploi et entend aujourd'hui grâce à un implant cochléaire.

Après un parcours de rééducation au Centre d'évaluation et réadaptation des troubles de l'audition (Certa), à Angers (Maine-et-Loire), Eric Baranger a retrouvé un emploi et entend aujourd'hui grâce à un implant cochléaire. Pour ce sourd profond, l'accompagnement pluridisciplinaire proposé par cette plateforme sensorielle mutualiste a été la clé de voute de son retour à la vie.

"Pour la prochaine élection présidentielle, on m'a proposé d'être président d'un bureau de vote… A moi, un sourd profond !"

Eric Baranger en a les larmes aux yeux. S'il peut aujourd'hui exprimer sa joie de compter aux yeux de la société, il n'en a pas toujours été ainsi pour cet homme de 54 ans, atteint d'une surdité d'origine héréditaire, dont les premiers signes sont apparus à l'été 2006. "Je suivais une formation, dans une grande salle, avec une quinzaine de personnes. J'ai senti que quelque chose se passait, je ne comprenais pas, j'étais mal à l'aise." A l'époque, Eric est commercial dans une société de transport routier. "Je passais ma vie au téléphone !", s'amuse-t-il.

Petit à petit, ses appels se font de plus en plus pénibles, mais il a du mal à admettre que son audition baisse et déploie des efforts surhumains pour compenser ce qu'il se refuse alors à considérer comme son handicap.

Une surdité très importante est finalement diagnostiquée. Appareillé, Eric change de travail et, après une restructuration, se retrouve à passer encore plus de temps au téléphone. "Une souffrance énorme", se souvient-il, qui le contraint à abandonner cet emploi, tandis que son audition continue de se dégrader.

Compétent dans son domaine, il parvient à se faire recruter ailleurs et masque toujours son malaise, qui finit par le rattraper. "En burnout complet, j'ai tout arrêté. Professionnellement, je n'étais plus rien, c'était la honte, la déchéance. Le travail fait partie de l'identité de la personne… Pour moi, en tous cas. C'est dans cet état que je suis arrivé au Certa."

Le Certa est un centre de soins de suite et de réadaptation (SSR) pour les adultes déficients auditifs. Il constitue l'une des deux unités du centre régional basse vision et troubles de l'audition (CRBVTA), géré par la Mutualité Française Anjou-Mayenne (lire article "Angers : la rééducation au secours des déficiences visuelles et auditives"). Il vise à favoriser l'autonomie et la qualité de vie des personnes dans les actes de la vie quotidienne.

Rééduquer les potentialités

Cette plateforme sensorielle intervient en aval du curatif, qui est le rôle des structures de soins hospitalières ou libérales, pour une phase de réadaptation. "En cas d'accident de la route, après les soins prodigués par les chirurgiens orthopédiques, on enclenche automatiquement un processus de rééducation. Cette culture-là n'existe absolument pas pour le handicap visuel ou auditif", regrette Francis Guiteau, directeur général de la Mutualité Française Anjou-Mayenne, qui plaide pour le développement de structures similaires sur le territoire.

"Ici, nous nous concentrons sur les capacités du patient. Nous ne disons pas « On ne peut plus rien pour vous », mais « Vous avez des potentialités, qui peuvent être rééduquées »", explique le Dr Nassib Khoury, otorhinolaryngologiste (ORL), médecin coordonnateur du Certa. Un travail est également mené auprès des proches du patient, que l'on peut placer en situation de surdité afin qu'ils comprennent ce que vit la personne handicapée.

Epuisement

Au sein du Certa, c'est une équipe pluridisciplinaire (ORL, orthophoniste, audioprothésiste, assistante sociale, psychologue) qui prend en charge Eric Baranger pour un bilan fonctionnel complet.

Son ORL lui parle de l'implant cochléaire. "J'étais dans une tension extrême en permanence, dans un état d'épuisement total. Ils ont compris que j'avais besoin de résultats. Je suis acharné : j'ai toujours fait tout ce que je pouvais pour entendre ! J'ai accepté l'implant, mais, sans cette phase préalable auprès des différents professionnels de santé, j'aurais été incapable de le faire."

Le 14 avril 2014, Eric est implanté. "Le dispositif est installé dans l'oreille interne, détaille le Dr Khoury. Il stimule directement le nerf auditif. Sans rééducation, les patients ne sont pas capables de décoder ce qu'ils perçoivent". Quinze jours plus tard, lorsque l'ORL active l'implant, il le prévient : "Vous allez peut-être entendre des grincements, des bruits…"

Surprise : "Le médecin me parlait et je comprenais tout ! J'adore Brassens et il m'a fait écouter la Chanson pour l'Auvergnat : j'ai reconnu le morceau !", s'émeut-il, décrivant comme "un des plus beaux moments de [sa] vie" la première fois où, le long du Chemin de Molières, il a pu entendre à nouveau le chant des oiseaux.

Travailler la localisation

Le parcours de réadaptation d'Eric a été ponctué de nombreuses séances avec Yannick Belouard, orthophoniste, dans une petite salle où trônent, en arc de cercle sur un rail, huit haut-parleurs imposants. Assis au milieu de ces enceintes, Eric a d'abord entraîné ses capacités de localisation.

"La localisation est une fonction d'alerte, explique Yannick Belouard : une voiture arrive à droite, un klaxon résonne à gauche, c'est une fonction vitale." Charge à Eric de désigner de quelle source proviennent les sons proposés par le soignant.

Une autre étape consiste à entraîner le patient implanté ou porteur d'audioprothèses à retourner dans le bruit. Car les appareillages sont déroutants et l'adaptation nécessite de gros efforts. "Quand les patients nous disent : « Je ne peux pas retourner dans le bruit », il serait intolérable de notre part de leur répondre simplement : « Si, si, il faut y aller !». Alors, commence un travail de réadaptation, de concentration, qui leur permet de se réadapter à un environnement bruyant."

"C'est le cerveau qui entend"

Yannick Belouard diffuse alors une ambiance de café : brouhaha, verres qui s'entrechoquent, serveur empressé. Dans le même temps, il propose à Eric la lecture d'un texte de littérature française.

Le texte est lu et défile sur un écran. Mais certains mots sont masqués. A Eric de les reconnaître malgré l'atmosphère bruyante.

"C'est le cerveau qui entend, pas l'oreille, précise l'orthophoniste. C'est donc le cerveau qui doit se réhabituer à entendre, que ce soit avec des prothèses ou un implant cochléaire. Nous prenons le temps d'expliquer cela au patient. On lui fait remarquer, par exemple, que, quand on dort à côté d'une église, la première nuit, on entend le carillon tous les demi-heures, puis toutes les heures, pour finir par ne plus l'entendre, car le cerveau s'est habitué. Il sait d'où vient le son, il traite l'information et la classe."

A force de volonté, Eric Baranger a entamé une reconversion professionnelle, au bout d'un processus de formations et de stages. Chaque étape lui demande une concentration de tous les instants. Il est aujourd'hui aide médico-psychologique (AMP) dans un établissement qui accueille des adultes cérébro-lésés. "J'ai retrouvé un métier, un bulletin de salaire. C'est très important pour moi. Avoir un emploi du temps, des collègues de travail, une vie sociale... Chaque jour, je poursuis mes efforts : pour tous les gens qui m'ont aidé, je ne peux pas lâcher."

Sabine Dreyfus

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)