Tabac : plus d’un demi-siècle de conspirations

Dans son livre "Golden Holocaust", publié en France grâce au soutien de la Mutualité Française, l’historien américain Robert N. Proctor dénonce, des millions de pages d’archives à l’appui, cinq décennies de mensonges et de manœuvres des industriels du tabac.

Six mille milliards de cigarettes fumées dans le monde chaque année et 60.000 tonnes de goudron au fond des poumons des fumeurs. Un consommateur sur deux en mourra prématurément, "comme 100 millions de personnes au XXe siècle et un milliard peut-être au XXIe, si rien ne change". Des chiffres vertigineux, mais "les grands nombres insensibilisent", remarque l’historien américain des sciences Robert N. Proctor. Golden Holocaust, son livre choc sur l’industrie du tabac, publié il y a deux ans aux Etats-Unis, vient de sortir en France, aux éditions des Equateurs, grâce au soutien de la Mutualité Française.

"L’invention la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité"

Pourquoi, au vu des dizaines d’ouvrages déjà publiés sur les méfaits de la cigarette, ces 700 pages sont-elles aussi explosives ? Parce que Robert N. Proctor a puisé dans les propres archives des géants du tabac pour mettre à jour les stratégies révoltantes qu’ils ont imaginées pour continuer à vendre un produit qu’ils savaient toxique dès les années 1950. Soit un volume impressionnant de 13 millions de documents internes, que les cigarettiers ont été contraints de rendre publics en 1998, au terme d’une série de procès intentés par 46 Etats américains.

A partir de ces mémos internes, rapports confidentiels et autres comptes rendus de recherche, souvent accablants, Robert N. Proctor retrace d’abord l’histoire saisissante d’une addiction de masse. Avec, à son commencement, l’invention accidentelle du séchage du tabac à chaud, qui rendit l’inhalation de la fumée possible, puis celle, décisive, de l’allumette. Les deux guerres et la reconstruction de l’Europe après 1945 permettront ensuite la propagation fulgurante de la cigarette, et le génie du marketing se chargera d’en faire un objet du désir avec l’aide d’Hollywood, ciblant même les plus jeunes.

Entretenir l’ignorance

Dès 1953, pourtant, les industriels du tabac savent, grâce à des recherches qu’ils ont eux-mêmes financées, que fumer provoque le cancer. Pour dissimuler l’évidence, ils vont alors se lancer dans une vaste entreprise de désinformation et de propagande, y compris auprès de leurs propres employés. Une conspiration reposant sur la docilité de chercheurs et de scientifiques payés pour produire du doute et "maintenir la controverse vivante". Sans oublier la complicité des gouvernements "hypnotisés, appâtés par la manne fiscale provenant de la vente des cigarettes".

Mais cet écran de fumée n’aurait pas résisté aux cris d’alarme des autorités sanitaires, si, dans le même temps, le talent marketing des firmes n’avait pas effacé le cancer et la mort du tableau. Au point de faire de la cigarette, objet d’esclavage moderne, un emblème de liberté et de rébellion, en particulier auprès de la jeunesse. C’est cette inédite "fabrique de consentement" que démonte méthodiquement Robert N. Proctor. "Parce qu’il faut savoir que fumer n’est pas le résultat d’un choix, l’expression d’une liberté, insiste Etienne Caniard, président de la Mutualité Française, dans sa postface à l’ouvrage, mais la conséquence d’une vaste mécanique aux rouages complexes autant que merveilleusement huilés."

"Un produit frauduleux et défectueux"

Et si certains doutaient encore, Robert N. Proctor explique comment les industriels du tabac se sont employés à entretenir l’addiction, en augmentant la puissance, les propriétés excitantes et le pouvoir d’accoutumance de la nicotine, par le biais de la chimie. Tout en feignant de chercher à rendre les cigarettes moins nocives, grâce à l’ajout de filtres et la commercialisation de cigarettes "light" ou mentholées. Résultat, "les cigarettes actuelles sont plus dangereuses que jamais. Et plus addictives que jamais".

Pour Robert N. Proctor, "le tabac n’est ni le vice ni le symptôme d’un manque de force morale, il est tout simplement trop dangereux pour être mis dans le commerce". Son réquisitoire dénonce autant une manipulation de masse qu’une addiction de masse. Malgré sa démonstration accablante, il faudra peut-être encore des millions de morts et de "souffrances scandaleuses et inutiles" pour que la "machine de mort" cesse de tuer.

Sophie Lecerf

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)