Le développement de la Mutualité en Afrique

Jean-Philippe Huchet, directeur du Pass.

Jean-Philippe Huchet, directeur du Programme d'appui au développement des stratégies mutualistes de santé (Pass), explique l'impact de ce programme sur le développement du mutualisme en Afrique.

En janvier 2015 était lancé le Programme d'appui au développement des stratégies mutualistes de santé (Pass), dont l'objectif est de contribuer au développement du modèle mutualiste en Afrique. Quel bilan tirez-vous aujourd'hui de ce programme ?

Jean-Philippe Huchet – Depuis un peu plus de deux années de présence dans la sous-région de l'UEMOA (Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo), l'équipe du Pass travaille concrètement au développement et à l'adaptation du modèle mutualiste dans un contexte de mise en place des couvertures santé obligatoires. Le professionnalisme de notre équipe (cinq personnes) et nos méthodes de travail nous ont permis d'établir une relation de confiance avec les partenaires du monde de la protection sociale en Afrique francophone.

Plus précisément, le Pass a appuyé la création de plusieurs faitières mutualistes dont l'Union nationale de la Mutualité de Côte d'Ivoire, qui est d'ailleurs parrainée par la Mutualité Française. Nous avons notamment soutenu la fusion de plusieurs mutuelles du privé et nous mettons en place des formations afin de sensibiliser les journalistes, les étudiants, les juristes et bien sûr les administrateurs mutualistes aux thématiques de la protection sociale. Ce sont ainsi plus de 131 mutuelles qui ont pu être concernées par notre action.

Je tiens à rappeler que le Pass, qui accompagne les dirigeants de mutuelle sans ingérence dans leur gouvernance (en tant qu'assistance à maitrise d'ouvrage),  n'octroie pas de financement pour le développement des mutuelles. Il s'agit d'un appui technique financé par les partenaires mutualistes français.

Certains pays sont-ils plus avancés en matière de mutualisation ? Si oui, pour quelles raisons ?

Jean-Philippe Huchet – Dans un premier temps, il faut noter l'existence, depuis 2012, d'une réglementation mutualiste commune aux huit pays. Mais tous les pays ne sont pas au même niveau d'implémentation de ce règlement. Nous avons l'honneur d'être invité permanent au Comité consultatif de la Mutualité sociale (CCMS) de l'UEMOA et nous travaillons dans ce cadre avec les représentants des pouvoirs publics et les représentants du mouvement mutualiste à faciliter l'application de cette réglementation.

Il faut également mentionner que cinq des huit pays de la zone (Mali, Sénégal, Côte d'Ivoire, Burkina Faso et Bénin) se sont récemment engagés, entre 2013 et 2016, dans des politiques de couverture maladie universelle (CMU) afin d'améliorer l'accès aux soins des populations locales. Ces stratégies de mise en place de la CMU sont essentielles pour l'avenir des mutuelles et nous œuvrons pour que ces dernières puissent avoir un rôle majeur dans les nouveaux systèmes de couverture santé. Dans certains des pays concernés, c'est une question de survie du mouvement mutualiste.

Les situations sont donc bien différentes d'un pays à l'autre en fonction des progrès ou des retards pris dans les réformes de la CMU. Par exemple, le Sénégal a basé son système sur les mutuelles communales. Ainsi, a-t-on assisté à l'émergence de plus de 671 mutuelles, dont plus de 300 ont été créées dans la seule année 2016.

De son côté, la Côte d'Ivoire privilégie une approche plus graduée en s'appuyant sur des mutuelles existantes, comme la Mutuelle des fonctionnaires (Mugef-Ci) qui va pouvoir gérer le régime de base obligatoire ainsi qu'un régime complémentaire également obligatoire pour les fonctionnaires. Enfin, le Mali a confié aux mutuelles le développement de la couverture santé universelle dans le secteur informel.

Quels sont les projets et les objectifs du programme Pass ?

Jean-Philippe Huchet – Le développement de la protection sociale reste une réelle priorité pour les pays de la région. Les mutuelles de la zone ont des attentes fortes car elles ont compris que le paysage de la couverture santé allait évoluer en profondeur et que c'était maintenant qu'il fallait agir.

Le Pass va donc continuer à appuyer les mutuelles pour leur structuration et leur adaptation aux couvertures santé universelles (CSU), appuyer le développement des faitières dans la sous-région, poursuivre le plaidoyer auprès des décideurs publics. Nous avons également pour objectif d'accompagner des investissements dans l'offre mutualiste de soins et dans les outils de gestion, d'amplifier notre champ d'action (qui est trop centré sur la Côte d'Ivoire) par le recrutement de relais locaux dans les autres pays de la zone et, enfin, de travailler à la mise en place d'une structure africaine qui reprendra l'activité du programme en auto-financement  pour assurer sa pérennité.

Ce dernier point est important, car trop souvent les projets de coopération n'anticipent pas la fin de leurs activités. Les résultats laborieusement obtenus s'étiolent et les organisations locales soutenues périclitent. Les impacts sur le terrain sont donc relatifs et les populations perdent confiance dans ce genre d'initiatives. C'est parce que les financeurs(1) du Pass veulent éviter cette situation que nous travaillerons à des propositions qui permettront d'assurer l'avenir de l'outil que nous avons créé au bénéfice du mouvement mutualiste d'Afrique francophone.

(1) FNMF, MGEN, Harmonie, Matmut, Casden, Mgefi, MNT, Ofi et Egamo.

Propos recueillis par Jean-Michel Molins

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)