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La santé des femmes victime des représentations sociales

Pour la Dre Catherine Vidal, neurobiologiste et membre du groupe "genre et recherche en santé" du comité d'éthique de l'Inserm, les inégalités de santé entre les femmes et les hommes sont largement liées au poids des représentations sociales. Pour les atténuer, cette spécialiste préconise d'intégrer le prisme du genre dans les programmes de recherche et de favoriser les ponts entre les disciplines biologiques et les sciences sociales.

Dans votre ouvrage "Femmes et santé, encore une histoire d'hommes ?", vous relevez des inégalités de santé entre les hommes et les femmes. Comment les expliquer ?

Catherine Vidal – Il y a d'abord un paradoxe à souligner : les femmes ont une espérance de vie de 85,4 ans, contre 79,4 ans pour les hommes. Pourtant, si l'on regarde l'espérance de vie en bonne santé, elle est de 63,4 ans chez les hommes et 64,2 ans chez les femmes. Ces dernières vivent donc plus longtemps en plus mauvaise santé. Cette situation est le fait du diagnostic tardif d'un certain nombre de pathologies, de la précarité économique lorsqu'elles ont une petite retraite et du renoncement aux soins qui en découle. Car, si, durant leur vie, les femmes consultent davantage de médecins que les hommes, que ce soit pour leur santé sexuelle et reproductive ou pour leurs enfants, quand elles n'ont plus ces motivations-là, alors, souvent à cause de faibles revenus, elles ne consultent plus !

En réalité, les inégalités de santé entre les sexes sont dues à une multiplicité de facteurs. Il y a, bien sûr, des facteurs biologiques liés à des différences bien connues dans la physiologie des femmes et des hommes, mais les inégalités sont aussi la conséquence de facteurs sociaux et économiques que l'on ne peut dissocier.

 

Quels sont ces facteurs sociaux ?

Catherine Vidal – Parmi ceux-ci, il y a l'influence considérable des représentations liées au genre. Chez les patients, ces représentations se traduisent par des différences dans le rapport au corps, dans l'expression des symptômes, et dans la consommation de soins. Elles impactent aussi la façon dont les soignants considèrent les signes cliniques, avec des effets liés au genre dans la prise en charge des pathologies.

C'est le cas des maladies cardiovasculaires. On sait aujourd'hui qu'elles sont la première cause de mortalité chez les femmes. Or, elles sont sous-diagnostiquées chez ces dernières, en partie à cause de l'idée préconçue selon laquelle l'infarctus du myocarde serait une maladie d'homme stressé au travail. Mais les femmes aussi sont stressées au travail ! Et ce n'est pas l'unique cause. D'ailleurs, depuis une quinzaine d'années, on déplore un triplement des infarctus du myocardes chez les femmes avant 50 ans.

 

Ces constats devraient, selon vous, ouvrir des pistes de recherche intéressantes…

Catherine Vidal – Oui, ils sont une occasion de sortir d'une vision un peu réductrice car emprisonnée dans ces représentations sociales. On pensait ainsi que les femmes faisaient des infarctus plus tard à cause de la protection que leur octroient leurs hormones en préservant l'élasticité des artères. Or, on s'aperçoit qu'au-delà de l'hypothèse hormonale, il y a d'autres facteurs de mode de vie qui font que, même quand elles bénéficient encore de la protection des hormones, les femmes, peuvent aussi être victimes d'infarctus. Cela ouvre de nouvelles hypothèses de travail sur les causes des maladies cardiovasculaires

A l'inverse, ces mêmes représentations font que les hommes ne sont quasiment jamais traités contre l'ostéoporose. Pourtant, si elle touche une femme sur trois, la perte de densité osseuse concerne aussi un homme sur cinq !  Ainsi, à 80 ans, elle est de 45% chez les hommes contre 55% chez les femmes. Mais dans les conceptions classiques, on estime que "l'ostéoporose est spécifique des femmes ménopausées "…

 

Dans quels autres domaines les inégalités selon le genre s'expriment-elles ?

Catherine Vidal – Sur le plan professionnel, les femmes sont les premières victimes des situations précaires. Ainsi, 70% des travailleurs pauvres sont des femmes, notamment à cause des temps partiels non choisis et mal rémunérées. Ces situations vont de pair avec une forte pénibilité des conditions de travail, une moins bonne hygiène de vie, et, au final, une dégradation plus importante de leur santé.

De même, la reconnaissance des maladies professionnelles est moins évidente pour les métiers dits féminins, en comparaison des métiers masculins, encore une fois à cause des représentations. Par exemple, on va davantage prendre en compte les conséquences du port de charges lourdes chez les hommes dans certains métiers du bâtiment que chez les caissières ou les aides-soignantes, qui manipulent pourtant des produits lourds ou des patients. Les chiffres montrent également que les femmes sont beaucoup moins prises en compte dans la médecine du travail.

 

Les pouvoirs publics ont-ils conscience de ces disparités ?

Catherine Vidal – Au sein du comité d'éthique de l'Inserm, nous sommes précisément en train de travailler sur ces thématiques. C'est important car, derrière tout cela, il y a une réelle discrimination dans la prise en charge médicale et dans l'accès aux soins, sur laquelle nous souhaitons alerter les pouvoirs publics et les institutions. Dans ce cadre, nous nous apprêtons à lancer un nouveau programme de recherche sur le thème "Genre, santé au travail et environnement". L'idée est de faire remonter nos réflexions pour le financement de recherches élargies, car, en la matière, l'accent est rarement mis sur l'aspect "genre".

 

Quelles sont les pistes possibles pour réduire les inégalités ?

Catherine Vidal – En premier lieu, il y a un gros effort de formation des soignants à entreprendre, que ce soit en formation initiale ou continue. Et en ce qui concerne les violences faites aux femmes, par exemple, les médecins ne sont pas formés pour aborder ces questions-là dans les consultations. Or, sur un sujet aussi grave et délicat, on ne peut pas se permettre d'improviser.

Ensuite, il faudrait que les différentes disciplines dialoguent davantage. Par exemple en développant des passerelles entre les épidémiologistes, les sociologues, les biologistes et les médecins, pour étudier l'influence du genre dans les pratiques de recherche et de clinique. Finalement, l'idée est d'intégrer le prisme du genre à toutes les études, afin d'inscrire les aspects biologiques dans un cadre plus général. Car, au-delà de la biologie, la santé est une affaire de société.

 

Pour en savoir plus :

  • Femmes et santé, encore une affaire d’hommes ? par Catherine Vidal et Muriel Salle (Editions Belin, Laboratoire de l'Egalité).
  • Le groupe de travail "Genre et recherche en santé" du comité d’éthique de l’Inserm a réalisé une série de clips sur six thèmes concernés par les préjugés liés au genre : dépression, durée de vie, maladies cardiovasculaires, ostéoporose, douleur et imagerie cérébrale.
Sabine Dreyfus

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)