La résistance aux antibiotiques fait débat

Selon un rapport d'experts, la résistance des bactéries aux antibiotiques provoque chaque année 12.500 morts en France et constitue "un danger avéré pour l'ensemble de l'Humanité". Des conclusions contestées par plusieurs scientifiques marseillais qui estiment que l'antibiorésistance ne progresse pas.

C'est un appel à la mobilisation géné­rale, de tous les pouvoirs publics, contre l'antibiorésistance que la ministre de la Santé a lancé le 23 septembre, lors de la remise du rapport Carlet sur la préservation des antibiotiques : "L'urgence est là, au niveau national, mais aussi désormais au niveau international, a déclaré Marisol Touraine. La prévalence croissante, et pas seulement à l'hôpital, de bactéries résistantes à la quasi-totalité des classes d'antibiotiques connues est inquiétante. Le risque, c'est d'entrer dans une ère post-antibiotique."

Autrement dit, demain, des infections courantes et des blessures mineures, soignées depuis des décennies, pourraient à nouveau tuer. "Sans réaction de la communauté internationale, plus de dix millions de personnes pourraient mourir chaque année à cause de l'antibiorésistance en 2050" préviennent les experts.

Des chiffres alarmants

Selon ce rapport, plus de 150.000 patients développent, chaque année en France, une infection liée à une bactérie résistant aux antibiotiques et près de 13.000 en meurent. Ces chiffres alarmants, issus de l'étude Burden BMR (poids des infections à bactéries multirésistantes) publiée en juin dernier par l'Institut de veille sanitaire (InVS), constituent la première estimation de la progression de l'antibiorésistance en France. "Ce phéno­mène concerne en particulier les infections nosocomiales contractées, la majeure partie du temps, dans les services de réanimation", explique le Pr Vincent Jarlier, bactériologiste à La Pitié Salpêtrière (Paris), qui a participé aux travaux du rapport Carlet.

En cause, la prescription excessive d'antibiotiques en médecine de ville. Depuis cinq ans, elle est repartie à la hausse, malgré le plan d'alerte 2011-2016 et plusieurs campagnes de sensibili­sation. La France, qui se situe parmi les plus gros consommateurs d'Europe, dépenserait entre 71 millions (par rapport à la moyenne européenne) et 441 millions d'euros (par rapport aux pays les plus vertueux) de plus que ses voisins en antibiothérapie.

Encore très souvent, les antibiotiques sont prescrits dans le cadre d'infections virales, pour lesquels ils n'ont aucune utilité.

"Encore très souvent, les antibiotiques sont prescrits dans le cadre d'infections virales, pour lesquels ils n'ont aucune utilité, regrette le Pr Jarlier. Le pro­blème, c'est qu'elles sont très compliquées à distinguer des infections bactériennes." Or, le rapport indique que l'usage inapproprié d'antibiotiques, en particulier les molécules à "large spectre", favoriserait l'apparition de résistances. "Chaque dose d'antibiotique administrée concourt à augmenter la résistance globale des bactéries", confirme le Pr Jarlier. En outre l'innovation antibactérienne, peu rentable pour les industriels, s'est raréfiée.

Suivant les préconisations du rapport Carlet, Marisol Touraine s'est donc fixé pour objectif de faire baisser de 25% la consommation globale d'antibiotiques et de faire passer la mortalité liée à l'antibiorésistance au-dessous de la barre des 10.000 décès par an. Des mesures limitant la durée de prescription initiale des antibiotiques à sept jours ou la mise en place d'un référent antibiotique dans chaque agence régionale de santé (ARS) seraient envisagées par le gouvernement. Pour le Pr Jarlier, ces décisions "vont dans la bonne direction", mais il faut aller encore plus loin, "en augmentant massivement le prix des antibiotiques afin de dissuader les médecins de les prescrire".

Voix discordantes

Certains chercheurs, toutefois, critiquent vivement le rapport Carlet. Lors d'un point presse organisé le 7 octobre à Marseille, le Pr Didier Raoult (directeur de l'Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditer­ranée), le Pr Pierre-Edouard Fournier (président du Comité de lutte contre les infections nosocomiales) et le Pr Jean-Marc Rolain (spécialiste de la résistance aux antibiotiques à l'IHU Méditer­ranée) ont contesté les chiffres avancés par l'étude Burden BMR. Ils résultent, selon eux, de simples projections faites à partir de déductions successives.

Ils leur opposent leurs propres chiffres, issus d'une base de données "réelles", unique en France, qu'ils ont créée, en 2002, en Provence-Alpes-Côte d'Azur et qui analyse chaque semaine l'évolution de 80% des bactéries présentes dans la région. D'après eux, les cas de décès liés à une résistance de la bactérie à tous les antibiotiques seraient extrêmement rares et la résistance bactérienne n'aurait pas augmenté ces dernières années. Ils constatent plutôt une diminution de la résistance des gênes les plus pathogènes, tel que le staphylocoque doré. En outre, ils affirment que le recours aux anciens antibiotiques permettrait de soigner de nombreuses infections graves.

Développement durable

Pour le Pr Vincent Jarlier, qui n'a pas souhaité entrer dans le débat, la résistance aux antibiotiques "n'est pas contestable" et les anciens antibiotiques sont "faiblement actifs, inconfortables à utiliser, et se diffusent mal dans l'orga­nisme". Et s'il reconnaît que les 12.500 morts avancés par le rapport Carlet ne sont qu'une estimation, il insiste sur la nécessité de "frapper les esprits" : "La lutte contre l'antibiorésistance s'inscrit dans un combat global pour le développement durable, au même titre que la lutte contre la déforestation et le réchauffement climatique. Si nous voulons que les générations futures aient accès à ces médicaments extraordinaires que sont les antibiotiques, c'est notre devoir de les préserver."

Lire le rapport Carlet 

 

Sophie Lecerf

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