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Jean-Pierre Davant : « Une vraie politique du médicament est une politique de rupture »

Le président de la Mutualité Française, Jean-Pierre Davant, signe une tribune dans le quotidien Les Echos du 8 janvier. Il plaide pour une autre politique du médicament, notamment en termes d'évaluation de l'efficacité, de contrôle des prix et de distribution. Jean-Pierre Davant lance également des pistes pour améliorer le développement de l'automédication et redéfinir le rôle du pharmacien et de l'industrie pharmaceutique. Retrouvez l'intégralité de la tribune des Echos.

Pour une autre politique du médicament

Les Français sont les premiers consommateurs de médicaments au monde. Or cette situation n'a pas de fondement sanitaire. En France, consultation égale ordonnance et ordonnance égale prescription. Une vraie politique du médicament est une politique de rupture, notamment avec ces mauvaises habitudes.

Les ressources de la Sécurité sociale et celles solidairement collectées par les mutuelles ne peuvent pas croître plus vite que la richesse nationale sans peser sur le pouvoir d'achat des ménages, ni compromettre la compétitivité de l'économie. Les fonds sociaux doivent financer en priorité le progrès médical et les soins les plus efficaces.

Il n'est pas choquant que des traitements très spécialisés, portant sur des cas cliniques en nombre parfois limité, s'appuient sur des médicaments particulièrement onéreux issus de la recherche en biotechnologie et en pharmacogénomique. Par exemple, dans le traitement de cancers, il n'est pas anormal que la collectivité supporte le coût de ces médicaments innovants qui améliorent considérablement le service médical rendu aux patients. En revanche, quand la Haute Autorité de santé a estimé que les veinotoniques, notamment, ne rendaient pas de service médical, le gouvernement aurait dû aussitôt les dérembourser totalement. Les mutuelles, pour leur part, l'ont fait sans tarder.

Le service médical rendu est une notion complexe, parfois mal comprise. Elle ne repose pas seulement sur l'analyse de l'efficacité thérapeutique d'un produit de santé. Qu'un nouveau concept, compréhensible par tous, soit donc défini ! Par exemple, apprenons à mesurer correctement l'efficacité thérapeutique d'un médicament et déterminons en conséquence le niveau de priorité de son remboursement.

Le Comité économique des produits de santé (CEPS) fixe le prix des médicaments admis sur le marché. Mais l'industrie pharmaceutique est autorisée, même pour des médicaments peu innovants, à déposer elle-même son prix en référence aux prix pratiqués dans les autres pays européens. Par ailleurs, les accords entre le CEPS et les laboratoires pharmaceutiques prévoient que, dans certaines conditions, des remises globales soient versées par l'industrie pharmaceutique à l'assurance-maladie obligatoire. Peu transparent, ce cumul de procédures a une conséquence : les patients et leurs mutuelles paient les médicaments à un prix plus élevé. A l'avenir, il faudra établir la vérité des prix. L'Etat, la Sécurité sociale et les laboratoires pharmaceutiques devront être plus transparents sur les composantes de ces coûts : recherche-développement, production, marketing, marges et remises.

La distribution des médicaments, elle aussi, est inflationniste. Les grossistes répartiteurs, qui distribuent les médicaments aux pharmaciens d'officines, ont vu leur chiffre d'affaires et leur rentabilité augmenter considérablement ces dernières années. Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2008 prévoyait d'instaurer une contribution exceptionnelle sur les ventes en gros. Cette disposition a été retirée. Un mécanisme régulateur visant à baisser les marges brutes des grossistes répartiteurs devrait être créé prochainement. Nous y sommes favorables et serons vigilants.

En France, les médicaments génériques sont trop chers. C'est pourquoi il faut supprimer les marges arrière, qui ne profitent pas aux consommateurs, mais aux seuls distributeurs et pharmaciens d'officines. La "loi Dutreil" avait encadré ces pratiques. Une évaluation devait être conduite. Mais elle a été ajournée sous la pression des laboratoires pharmaceutiques.

La distribution et la dispensation des médicaments en automédication font l'objet de débats. Quand un produit de santé est autorisé à la vente sans prescription médicale, son prix n'est plus administré. Et souvent il augmente fortement. Sans justification. Les malades le savent rarement : il faut toujours demander le médicament remboursé, quand celui-ci peut être délivré sans ordonnance, car il est beaucoup moins cher. Si les médicaments en automédication pouvaient être distribués, sous le contrôle de docteurs en pharmacie, dans d'autres points de vente que les pharmacies d'officine, un grand service serait rendu aux Français. Et la concurrence ferait baisser les prix. Tirons donc les enseignements des politiques déjà conduites chez nos voisins européens !

Il ne s'agit pas de remettre en cause le rôle des pharmaciens. Mais pourquoi donc la France serait-elle le seul pays où l'on ne puisse exercer le métier de pharmacien que dans un cadre unique, celui de l'officine libérale privée ? Il est possible d'améliorer l'accès aux médicaments courants, comme il est souhaitable que l'acheteur puisse librement choisir le produit qui lui convient au meilleur prix. Nous en sommes loin aujourd'hui.

Le métier de pharmacien ne se réduit pas au commerce de détail de produits de santé, d'hygiène ou de bien-être. Il réside plutôt dans le suivi personnalisé du patient et le conseil sur des produits thérapeutiques de qualité. Les officines doivent passer d'une économie de produits à une économie de services. C'est ainsi que l'acte pharmaceutique pourra être valorisé, voire rémunéré par des forfaits.

Aujourd'hui, les laboratoires pharmaceutiques maîtrisent l'information des médecins. Il y a trente-cinq fois plus de visiteurs médicaux que de délégués de l'assurance-maladie. Selon l'Inspection générale des affaires sociales, les médecins généralistes reçoivent en moyenne 330 visites médicales par an. Chaque année, ces visites coûtent à la collectivité 25.000 euros par médecin généraliste. Ajoutons à cela que l'industrie pharmaceutique invente régulièrement de nouvelles pathologies à des fins de marketing pour lancer de nouveaux médicaments : phobie sociale, côlon irritable, jambes sans repos... Enfin, les laboratoires pharmaceutiques rémunèrent des experts et des spécialistes du lobbying pour porter un discours publicitaire. Y compris dans la presse scientifique. La déclaration par les experts de leurs conflits d'intérêts avant toute expression publique était prévue par la loi Kouchner. Mais cette disposition n'est toujours pas appliquée.

La promotion du bon usage du médicament ainsi que l'élaboration et la mise en oeuvre des programmes d'observance devraient relever des autorités sanitaires, et non pas d'intérêts commerciaux. En aucune manière, l'industrie pharmaceutique ne devrait pouvoir s'ingérer dans la formation initiale et continue des professionnels de santé. Cette mainmise sur l'information des médecins est une des caractéristiques françaises, qui explique pour partie le haut niveau qu'atteignent les prescriptions médicamenteuses dans notre pays. Ce sont là des liaisons dangereuses qui entachent singulièrement la liberté du choix de prescrire à laquelle nos médecins nous disent être attachés.

Priorité à la recherche et à l'innovation, baisse et transparence des prix, modernisation des circuits de distribution, valorisation du métier de pharmacien, indépendance de l'information : une autre politique du médicament est possible. Le médicament est utile. Ne gâchons pas nos ressources en entretenant des pratiques plus mercantiles que sanitaires, car au bout du compte elles freinent les innovations qui sauveront demain des vies.

Jean-Pierre Davant, président de la Mutualité Française