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Alcool, tabac : « Fonder les politiques de prévention sur la réalité des dommages et non sur les représentations »

Le Conseil économique, social et environnemental (Cese) a adopté le 9 janvier 2019 un avis sur les "addictions au tabac et à l’alcool", présenté par Etienne Caniard, membre du groupe de la Mutualité, et Marie-Josée Augé-Caumon, personnalité qualifiée. Pour Etienne Caniard, ancien président de la Mutualité Française, il faut "changer les représentations sociales" notamment sur l’alcool et privilégier les politiques de réduction des risques.

Quel bilan tirez-vous des politiques publiques contre les addictions au tabac et à l'alcool ?

Etienne Caniard – Un bilan en demi-teinte. Des résultats très encourageants sont enregistrés dans la lutte contre le tabagisme : un million de fumeurs en moins ce n’est pas négligeable ! Si on regarde ces résultats de plus près on observe, ce qui renforce encore leur coté positif, que la baisse a été plus sensible chez les jeunes de 18 à 24 ans que dans le reste de la population. Les raisons en sont multiples, meilleurs remboursements des substituts nicotiniques, politique des prix, paquet neutre, "Moi(s) sans tabac" ... Tout cela a été rendu possible par un retournement de la représentation sociale du tabac, encore valorisante il y a quelques années, négative aujourd'hui, qui a conduit à un consensus autour d'une politique courageuse, inscrite dans la durée.

Malheureusement ce n'est pas le cas pour l'alcool qui bénéficie toujours d'une image positive. Un fumeur dérange, il doit tenir compte des autres, quelqu'un qui ne boit pas d'alcool lors d'un pot doit encore trop souvent se justifier de n'être ni triste ni malade ! Cette représentation sociale qui demeure positive est en grande partie due à l'ambivalence des politiques publiques qui oscillent entre faiblesse au regard des lobbies de l'alcool et réponse sanitaire résolue face aux 43.000 morts dont l'alcool est chaque année responsable. Le refus d'envisager un prix minimum pour l'alcool, destiné à lutter contre les consommations excessives et expérimenté avec succès en Ecosse, ou de revenir sur les "détricotages" de la loi Evin témoignent de cette absence de cohérence dans les politiques mises en œuvre.

Cela a été largement souligné par les professionnels de la lutte contre les consommations nocives d'alcool et les addictologues à l'occasion de la publication du plan gouvernemental, qui comporte des mesures positives mais ne constitue pas une rupture avec la timidité des politiques antérieures dans la lutte contre les consommations excessives d’alcool.

Faut-il, selon vous, réformer les dispositifs de prévention ? Certains publics vous apparaissent-ils plus prioritaires que d'autres ?

Etienne Caniard – Les politiques de lutte contre les comportements addictifs ont toujours reflété davantage les représentations que l'opinion publique se fait des différentes drogues que leur réelle dangerosité. C'est ainsi que l'on majore les risques des drogues illicites et que l'on minore ceux des drogues légales, et particulièrement de l'alcool. Il faut donc avant tout fonder les politiques, et tout particulièrement les politiques de prévention sur la réalité des dommages et non sur les représentations. C'est un changement culturel majeur qui doit reposer sur une approche de type "réduction des risques" et non sur une illusoire vision hygiéniste qui ferait de l'abstinence la panacée.

La Mutualité, qui a été un des acteurs majeurs de la réduction des risques liés aux injections, notamment pour lutter contre la contamination par le VIH, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, connaît bien cette approche pragmatique. Nous savons qu'il ne sert à rien de rêver d'une société "idéale" et qu'il vaut mieux s'adapter à une réalité dont on peut minimiser les conséquences négatives par des politiques adaptées. Si cette approche, après bien des combats, est intégrée dans les programmes de lutte contre les drogues illicites, elle n'est pas suffisamment présente dans la lutte contre les consommations excessives de tabac ou d'alcool. C'est ainsi que l'on fait encore preuve d'une grande timidité vis-à-vis du vapotage, alors que personne ne conteste qu'il vaut mieux vapoter que fumer du tabac, ou qu'il a fallu attendre très longtemps, trop longtemps pour que le Baclofène® obtienne une autorisation de mise sur le marché. Ce sont deux exemples sont illustratifs des réticences à l'endroit de la réduction des risques.

Enfin, les jeunes constituent à l'évidence un public prioritaire. Non pour stigmatiser leurs comportements mais tout simplement parce que les dégâts sanitaires que nous constatons aujourd'hui sont les fruits des comportements d'hier et que si l'on veut prévenir les dégâts de demain, c'est auprès des jeunes qu'il faut travailler.

Plus globalement, comment faire évoluer le système de soins pour permettre une prise en charge plus efficace des personnes dépendantes ?

Etienne Caniard – Tous les sujets sont liés. Le déni vis-à-vis des dangers de l'alcool est responsable de la timidité des politiques de prévention. Il a aussi comme conséquence des retards dans la prise en charge dans le meilleur des cas, une absence totale de suivi dans beaucoup d'autres. C'est ainsi que les troubles s’aggravent, accompagnés de leur cortège de difficultés : troubles psychologiques, isolement, difficultés financières…

C'est par une implication des professionnels de santé de premier recours qu'il faut commencer, pour créer les conditions d'une rencontre précoce avec le soin. Nous en sommes loin : 62% des médecins généralistes n'ont suivi aucune formation en addictologie, seulement 2% d’entre eux déclarent utiliser les outils de repérage précoce dont l'importance a été rappelée par la Haute Autorité de santé qui préconise son utilisation une fois par an. En outre, les patients hospitalisés à la suite d'un accident lié à l'alcool ne sont pas systématiquement orientés vers des structures d'accompagnement. Je pourrai, hélas, multiplier les exemples...

Formation, modes de rémunération, exercice isolé, plus grande implication des agences régionales de santé : les chantiers à ouvrir sont nombreux.

L'obstacle principal demeure la banalisation de la consommation d'alcool. La liberté de chacun doit être respectée, il ne faut évidemment pas condamner la consommation modérée et maîtrisée d'alcool, ni ignorer la dimension plaisir qui s'y attache mais ce n'est pas une raison pour en faire la norme. La liberté, c'est aussi celle de ne pas boire !

Il faut changer notre regard sur l'alcool, et essayer de comprendre ce que peut être le quotidien de celles et ceux dont la vie est brisée par l'alcool pour leur apporter, enfin, les réponses attentives et bienveillantes dont elles ont besoin.

Cliquer ici pour lire l'intégralité de l'avis.

Jean-Michel Molins

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)