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Trafic de faux médicaments : l’ordonnance choc des pays du Sud

Le trafic de faux médicaments et ses conséquences sur les populations a été au cœur du colloque organisé le 15 octobre par la Mutualité Française. Ce fléau, qui se développe sur le "terreau de la pauvreté", frappe particulièrement les pays du Sud, notamment en Afrique. Au-delà du simple constat, les experts réunis lors de cette manifestation proposent de créer des outils de contrôle et d'améliorer l'accès aux médicaments génériques.

Les chiffres démontrent l'ampleur du phénomène : en 2009, "117 millions de contrefaçons de médicaments ont été saisies par les douanes en Europe, explique Christophe Zimmermann, coordinateur de la lutte contre la contrefaçon et la piraterie à l'Organisation mondiale des douanes (OMD). Sur ces 117 millions de faux médicaments, 18 millions étaient dangereux pour la santé".

Le trafic de faux médicaments et les moyens de combattre ce fléau a été au centre des débats du colloque organisé le 15 octobre par la Mutualité Française, à Paris. Cette manifestation était organisée en partenariat avec la Fondation Chirac pour le développement durable et le dialogue des cultures, ainsi que la Fondation Pierre Fabre.

"Les faux médicaments peuvent tuer"
"Un médicament contrefait, insiste le président de la Mutualité Française, Jean-Pierre Davant, c'est un faux médicament qui ne soigne pas, dont les effets thérapeutiques et secondaires sont incertains, voire qui dégrade l'état de santé des patients. Un faux médicament, cela peut tuer." Un acte criminel, notamment dans les pays du Sud, où "les circuits de production et de distribution pharmaceutiques ne sont pas toujours suffisamment contrôlés" et les faux médicaments sont vendus à bas prix, déplore Jean-Pierre Davant.

En Afrique, les faux médicaments touchent souvent "les pathologies les plus graves comme le paludisme et la tuberculose, explique Thierry Le Lay, Envoyé spécial du ministère des Affaires étrangères et européennes, chargé de la lutte contre les médicaments falsifiés. Les pays pauvres sont bien évidemment les plus atteints." L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a estimé en 2006, que "plus de 200.000 personnes meurent chaque année dans ces pays après avoir consommés des faux médicaments anti-paludéens", rappelle Thierry Le Lay.

Une situation "dramatique" en Afrique
"Ce qui se passe en Afrique est dramatique," alerte le Pr Idrissou Abdoulaye, directeur général du centre national hospitalier universitaire de Cotonou, au Bénin. "Nos pays sont hélas une cible privilégiée pour ce commerce de la honte" qui se développe sur le "terreau de la pauvreté". Idrissou Abdoulaye estime dans son pays qu'"un médicament sur quatre est une contrefaçon". Certaines maladies comme l'insuffisance rénale, "qui augmente de manière faramineuse", sont l'une des conséquences de la consommation de faux médicaments. Pour ce dirigeant, il faut "renforcer les structures officielles d'approvisionnement en médicaments génériques de qualité."

Pour autant, le Bénin ne reste pas inactif dans ce domaine. Des campagnes de sensibilisation au problème des faux médicaments sont réalisées auprès de la population afin de "changer les comportements", explique Idrissou Abdoulaye. Autre mesure forte : un laboratoire effectuant des contrôles de qualité renforcés a été mis en place par les autorités.

Le Cameroun s'est lancé dans une autre expérience innovante : la production locale de médicaments génériques, ce qui permet une baisse de 30% des prix par rapport à des produits d'importation, a expliqué Célestin Tawamba, PDG camerounais du laboratoire Cinpharm.

Des outils de contrôle régionaux
"Les trafiquants ne connaissent pas les frontières, insiste le Pr Marc Gentilini, délégué général de la Fondation Chirac pour l'accès aux médicaments et à une santé de qualité. Nous devons porter le combat au niveau régional. En Afrique, les Etats, organisés en communautés économiques, devraient permettre la mise en place de grandes unités de contrôle de qualité, plus sophistiquées et œuvrant dans des sous-régions."

Ces mesures de contrôle doivent être accompagnées d'une harmonisation des normes internationales de mise sur le marché des produits de santé. Autre piste : "Il faut que les codes des douanes soient harmonisés afin de permettre de contrôler le médicament à son entrée sur le territoire", déclare Marc Gentilini. Sur le plan de la répression, le Conseil de l'Europe a élaboré une convention intitulée Medicrime. Ce texte devrait être signé par les Etats membres d'ici au mois de mars 2011. La convention Medicrime punit pénalement le commerce de faux médicaments et introduit des mesures de prévention et de protections des victimes.

Des médicaments moins chers pour un meilleur accès aux soins
Parallèlement aux outils de contrôle, un des enjeux majeurs de santé publique est de favoriser l'accès aux médicaments de qualité. "Il est nécessaire que les pays concernés mettent en œuvre des systèmes de protection contre le risque maladie, destinés à permettre un accès au moindre coût de ses populations les plus défavorisées à des médicaments de qualité", propose, par exemple, Thierry Le Lay. Dans ce cadre, "l'expertise du mouvement mutualiste est très précieuse", insiste-t-il. "Si ces médicaments sont accessibles et abordables financièrement, les populations ne seront pas incitées à les acheter dans les marchés parallèles."

"Au Rwanda où un tel système a été récemment instauré, et où la chaîne de distribution du médicament est étroitement contrôlée, illustre Thierry Le Lay, on trouve beaucoup moins de faux médicaments que dans d'autres pays d'Afrique." Dans les mois à venir, plusieurs rendez-vous internationaux devraient revenir sur ce sujet. Ce sera notamment le cas lors du Sommet de la francophonie à Montreux, en Suisse, le 22 octobre ou pendant les journées européennes du développement à Bruxelles, les 6 et 7 décembre. "Peut-être le G20 de 2011 en France, sera-t-il l'occasion d'un travail commun avec nos collègues des pays émergents sur ce thème ravageur des faux médicaments", conclut Marc Gentilini.

Philippe Rémond

Des médicaments génériques camerounais
"Nous sommes dans un désert industriel. L’une des causes de la présence des faux médicaments, c’est l’absence de fabrication locale" : c’est de ce constat que Célestin Tawamba, industriel camerounais, est parti pour mettre en place son projet de création du laboratoire Cinpharm. Autre raison : un sentiment de révolte. " L’Afrique noire ne doit pas être un dépotoir, où l’on peut déverser tous les produits, où doivent se développer toutes les concurrences, s'est-il indigné le 15 octobre, lors du colloque sur les faux médicaments. On ne peut plus dépendre à 100% de l’étranger après 50 ans d’indépendance."

Après quatre années d’efforts pour trouver des financements grâce un partenariat avec un établissement bancaire allemand, une expertise scientifique avec un laboratoire pharmaceutique indien et un consultant finlandais, ainsi que le soutien des autorités camerounaises, Célestin Tawamba a pu inaugurer son établissement en avril 2009.

Cinpharm propose aujourd’hui une offre de médicaments génériques essentiels correspondant aux pathologies les plus fréquentes de la zone d’Afrique subsaharienne. La capacité annuelle de production de ses trois usines est de 1,5 milliard de comprimés, 150 millions de gélules et 26 millions de flacons de sirops et de solutés massifs. Avec le projet, pour 2011, de s’ouvrir à la fabrication d’antiviraux et d’anticancer, le président-directeur général poursuit son objectif : "Nous prendre nous-mêmes en mains."

Sylvie Livet