Médicament : un manque criant de transparence !

Dissimulations de données, falsification des résultats de recherche, promotion hors autorisation de mise sur le marché… La transparence fait cruellement défaut dans le secteur du médicament ! Lors d’une table ronde organisée le 31 janvier par la revue indépendante "Prescrire", des experts ont défendu l’accès public aux données scientifiques pour renforcer la sécurité sanitaire.

"Réfléchissez bien à ce terrible constat : dans les pays riches, les morts provoquées par les médicaments constituent la troisième cause de mortalité, derrière les pathologies cardiaques et les cancers." Ce propos de Peter Gøtzsche, professeur en recherche clinique et méthodologie à l’université de Copenhague (Danemark), a de quoi nourrir bien des inquiétudes… Cet expert était l’invité, le 31 janvier, d’une table ronde organisée par la revue indépendante Prescrire sur le thème "Médicaments et produits de santé : pas de sécurité sans accès public aux données scientifiques." Un sujet au cœur de l’actualité et ses affaires à répétition, comme le Mediator® ou, aujourd’hui, les pilules de 3e génération et Diane 35® qui a été utilisé comme contraceptif alors qu'il est réservé au traitement de l'acné.

"Délinquance des firmes pharmaceutiques"

Volontairement provocateur, Peter Gøtzsche évoque une "épidémie mortelle essentiellement provoquée par la délinquance des firmes pharmaceutiques et une réglementation insuffisante". Il met en cause le manque de transparence des données d’évaluation clinique des médicaments, en particulier les effets indésirables graves très fréquemment dissimulés. Exemple tristement parlant : les risques d’infarctus du myocarde liés à la prise de l’antirhumatismal rofécoxib (Vioxx®) ont été occultés par le laboratoire Merck. Lorsque ce médicament a finalement été retiré du marché en 2004, il avait déjà provoqué plus de 10.000 décès…

Dissimulations de données, falsification des résultats de recherche, pratiques de marketing illégales, comme la promotion de médicaments pour un usage différent de celui prévu par leur autorisation de mise sur le marché (AMM)… Selon Peter Gøtzsche, les laboratoires ne manquent pas d’imagination pour vendre leurs nouveaux produits, évidemment plus chers que les anciens. "Comment avons-nous pu créer un système dans lequel, contre toute logique, l’industrie pharmaceutique est à la fois juge et partie ?", lance-t-il. "Les essais cliniques ne devraient pas être menés par l’industrie mais par des centres de recherche académiques, sous le contrôle des autorités publiques. Or ce n’est pas le cas !"

Pour illustrer ses propos, il fait le parallèle avec sa propre voiture vieille de 15 ans, qui nécessite un contrôle technique tous les deux ans. Et de poursuivre : "Si la prochaine fois, je me présentais sans mon véhicule mais avec une liasse de papier de dix mètres, en expliquant aux contrôleurs techniques qu’ils ne doivent pas inspecter ma voiture mais plutôt cette énorme pile de documents, où figurent tous les résultats des tests que j’ai moi-même effectués avec soin, ils me prendraient pour un fou !, ironise cet expert. N’est-il pas insensé d’avoir mis en place un système qui permette à l’industrie pharmaceutique d’agir de la sorte ?"

Réglementation européenne

"La transparence permet de faire passer l’intérêt général avant les intérêts particuliers", a renchéri Teresa Alves, pharmacienne de formation et membre de l’équipe Prescrire. Ainsi, "l’accès public aux données est une pièce essentielle pour produire des décisions éclairées, basées sur une information fiable et sur la qualité, dans l’intérêt premier des patients", ajoute-t-elle, tout en plaidant pour un financement accru de la recherche publique et indépendante.

Pour accélérer les évolutions, Florent Saint-Martin, professeur associé à Sciences Po Paris, préconise de commencer par faire appliquer la réglementation européenne existante, tout en l’améliorant dans le cadre d’une "culture d’indépendance". Autres recommandations : renforcer les mécanismes d’alerte, faire appliquer strictement les règles de conflits d’intérêts et renforcer les obligations de transparence. "Un système de gestion des risques doit reposer sur une expertise scientifique irréprochable", conclut Florent Saint-Martin.

Nouveaux médicaments : 2012, encore une année « décevante »

La recherche sur les médicaments est-elle panne ? Pour la cinquième année consécutive, la revue indépendante Prescrire n’a pas attribué de pilule d’or afin de récompenser "un progrès thérapeutique décisif dans un domaine où patients et soignants étaient totalement démunis". Et une fois de plus, aucun médicament n’est inscrit au tableau d’honneur pour un "progrès net" par rapport "aux moyens thérapeutiques déjà disponibles". Si la revue qualifie l’année 2012 de "décevante", elle cite néanmoins deux médicaments au Palmarès dans la mesure où ils "contribuent à améliorer, modestement, les moyens de prise en charge des patients". Il s’agit de l’abiratérone (Zytiga®), utilisé dans le traitement du cancer métastasé de la prostate, et du bocéprévir (Victrelis®), utilisé contre l’hépatite C.
Paula Ferreira

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