Médicament : un débat citoyen pour la « pharmaco-transparence »

Mediator®, plus jamais ça ! Le débat citoyen organisé par la Mutualité Française sur le thème "Médicament : ce qui doit changer" s’est déroulé à Nantes le 10 mai. Les intervenants ont pointé les défaillances du circuit du médicament et la nécessité d’offrir une information accessible, claire et fiable aux Français.

L’affaire du Mediator® n’est pas, loin s’en faut, le premier scandale sanitaire en France. Toutefois, jamais l’influence des laboratoires pharmaceutiques et leur manque de transparence n’avait été aussi crûment dévoilée. "Ce phénomène, heureusement exceptionnel, de "pharmacodélinquance" a, au moins, permis de mettre en évidence les défaillances et les dysfonctionnements du système d’évaluation et de surveillance du médicament !"

C’est sur ce ton incisif que s’est exprimée la Dre Irène Frachon, pneumologue à l’hôpital universitaire de Brest et qui a révélé ce scandale, lors du débat citoyen organisé par la Mutualité Française sur le thème "Médicament, ce qui doit changer !" Dans une ambiance passionnée, les 220 participants à ce rendez-vous mutualiste ont réfléchi ensemble aux conséquences de ce nouveau scandale sanitaire et aux solutions pour redonner confiance aux Français. La Mutualité Française a présenté dix propositions pour le médicament allant dans ce sens, rappelle son président, Etienne Caniard : "Nous voulons les soumettre au débat citoyen. Elles touchent à des questions centrales, sur lesquelles il faut avoir du recul."

En France, le médicament "représente l’essentiel d’un traitement", souligne Catherine Sermet, directrice adjointe à l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes). "Nous avons un rapport particulier avec ces produits, au point de se sentir lésé quand on sort de chez le médecin sans ordonnance." Elle plaide en faveur d’une plus grande responsabilisation des uns et des autres sur le bon usage du médicament, afin d’en limiter, notamment, la surconsommation.

Un "Fukushima" du médicament
"Les professionnels de santé ont, eux aussi, cette culture basée sur le traitement", indique Catherine Sermet. Essentiellement parce l’Etat a laissé en friche, donc aux mains des laboratoires, la formation continue des médecins. La Dre Frachon prend cet exemple pour dénoncer avec force "les conflits d’intérêt qui gangrènent le circuit du médicament à tous les niveaux. Il faut une transparence absolue sur les liens entre les acteurs politiques, les responsables des agences sanitaires et l’industrie pharmaceutique." En d’autres termes, il est indispensable de réformer en profondeur le circuit du médicament en France. "C’est possible", assure Etienne Caniard. "A condition d’accepter de le revoir dans son ensemble."

Claude Le Pen, professeur d’économie de la santé à l’université Paris Dauphine, plaide lui aussi en faveur d’une surveillance plus stricte des relations entre les responsables des autorités sanitaires et les industriels. "Essayons de construire un dispositif flexible et réactif, afin d’être en mesure de retirer rapidement du marché un médicament dangereux", propose-t-il.

Bon gré, mal gré, c’est bien ce qui commence à se mettre en place. "L’affaire Mediator® a accéléré de manière fulgurante la réévaluation de certains médicaments par l’Agence de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps). Après des années de commercialisation, on prend soudain conscience de leur inutilité, voire de leur toxicité", signale la Dre Frachon. En somme, le Mediator®, révélateur des failles du système", a provoqué "un Fukushima dans l’industrie pharmaceutique !"

Un lobbying des consommateurs
Après un tel choc, comment redonner confiance aux Français ? Les intervenants pointent tous le manque de transparence du circuit du médicament. Entre des décisions "aberrantes" des pouvoirs publics et des taux de remboursement opaques, "il est difficile de faire preuve de pédagogie pour expliquer ce qui est incompréhensible", critique Etienne Caniard. Pour clarifier ce système, il convient d’en améliorer la logique. La Mutualité Française prône ainsi, depuis plusieurs années, le déremboursement des médicaments à l’efficacité jugée insuffisante. "Nous sommes totalement hostiles au taux de remboursement à 15%", martèle Etienne Caniard. "Cela n’a aucun sens au niveau sanitaire ou économique."

Il faut aussi et surtout "permettre à chacun de comprendre à quoi sert le médicament et quels effets secondaires il peut occasionner", insiste la Dre Frachon. "Le diable, c’est ce qu’on ne connaît pas : donnons aux usagers l’ensemble des informations disponibles, sans rien leur cacher, dans un langage adapté, et laissons-les trancher en toute connaissance de cause." Pour contrecarrer le lobbying des industriels de santé, elle propose même d’y opposer "un lobbying des consommateurs." En France, "c’est un mode d’action dont nous sommes dépourvus. Je le constate tous les jours avec le Mediator® : c’est un peu David contre Goliath !"

Le moment est particulièrement propice pour refondre l’ensemble de ce système : "Nous n’aurions pas pu tenir une telle rencontre il y a un an", estime Etienne Caniard. "Il faut que les questions de santé retrouvent dès maintenant la place qu’elles devraient avoir dans le débat politique, et que les candidats à la présidentielle prennent position." L’effervescence autour du Mediator® "a ouvert une brèche dans laquelle s’engouffrent des acteurs qui étaient inaudibles jusqu’à présent et font désormais entendre une parole forte", confirme la Dre Frachon. "On ne peut pas imaginer qu’il y ait un retour en arrière : le choc a été trop violent, trop profond."

Alexandra Capuano