Médicament : comment les « labos » nous font avaler la pilule !

Montrer comment l’industrie pharmaceutique, surnommée "Big Pharma", semble avoir gagné "la bataille de l’influence" auprès des pouvoirs publics : c'est le but du livre "Les médicamenteurs". Son auteure, Stéphane Horel, journaliste et documentariste, estime que les intérêts économiques liés aux ventes de médicaments passent parfois avant la santé des patients.

Dès l’avant-propos du livre Les médicamenteurs, le ton est donné : "Les Français sont des goinfres de pharmacie." Avec 40 boîtes de médicaments par personne et par an, ils sont les "plus gros consommateurs de pilules de la planète" et "on les dit cramponnés à leur généraliste". Mais l’auteure, Stéphane Horel, journaliste et documentariste, se refuse à faire reposer la responsabilité sur les seuls patients. "Les Français consomment-ils trop de médicaments ? Ou les médecins en prescrivent-ils trop ?", interroge-t-elle dans cet ouvrage, qui fait suite à un documentaire diffusé en juin 2009 sur France 5.

Elle préfère surtout dévoiler les stratagèmes de l’industrie pharmaceutique, qu’elle surnomme "Big Pharma", et montre comment ce secteur semble avoir gagné "la bataille de l’influence", notamment au sein des pouvoirs publics. Big Pharma est "présent à tous les étages du système de santé français, des instances qui décident des autorisations de mise sur le marché [AMM] jusqu’aux cabinets des médecins et ceux des ministres", déplore Stéphane Horel. "Il plante sa tente dans les défaillances du système de l’Etat. S’infiltre. Se rend indispensable."

Promotion à tout va…
Pour inciter les praticiens à prescrire ces produits, l’industrie pharmaceutique s’entoure de plus de 20.000 visiteurs médicaux. Autrement dit, "un cinquième des effectifs des laboratoires est constitué de vendeurs à domicile", ironise l’auteure. Selon un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), "si les dépenses de promotion sont en apparence une dépense de laboratoires, elles sont de fait, à travers les prix octroyés par les pouvoirs publics, financées pour l’essentiel par l’assurance maladie", puis par les complémentaires et les assurés sociaux.

En outre, l’industrie s’adresse directement aux patients, à travers le financement d’associations de malades. Elle défend également de longue date les programmes d’aide à l’observance des traitements, autorisés par la loi "Hôpital, patients, santé, territoires". En amont de ce texte, la Cour des comptes avait craint des "effets pervers" quand ces programmes "s’apparentent à de la publicité et permettent de contourner l’interdiction de publicité directe auprès du public pour les médicaments de prescription".

L’accompagnement des patients "ne doit pas être abandonné aux firmes pharmaceutiques", estimait la Cour des comptes. Cette opportunité, dénoncée par l’association UFC-Que Choisir et la Mutualité Française, n’est pas non plus du goût de l’Igas, car elle transgresserait "un principe fondamental de la sécurité sanitaire : le principe d’impartialité", rapporte ce livre.

Les intérêts économiques passeraient-ils avant la santé ?
L’auteure évoque plusieurs exemples allant montrant la supériorité des intérêts économiques sur la santé des patients. C'est le cas par exemple de l’anti-inflammatoire Vioxx®, retiré du marché mondial fin 2004 pour ses risques cardio-vasculaires. Elle montre ainsi comment des médicaments peuvent obtenir une AMM tout en étant "moins efficaces que prévu" et "plus toxiques qu’annoncé".

Cité dans cet ouvrage, Bruno Toussaint, directeur de la rédaction de la revue Prescrire, estime qu’"il n’y a pas d’exigence de progrès thérapeutique". "Il manquerait presque un mot pour décrire l’art et la manière des laboratoires pour construire l’histoire de leur médicament afin d’obtenir une AMM. A moins, tout simplement, de qualifier cette activité de manipulation de données", fustige Stéphane Horel.
"Panne de l’innovation"
Alors qu’ils sont confrontés à "une panne de l’innovation", les "labos" continuent à commercialiser de nouveaux produits. Résultat : "96% des médicaments présentés par les firmes en 2008 n’apportent rien à la santé des gens", car ils n’ont "aucune plus-value thérapeutique". Ils sont tout de même admis au remboursement et "cela ne les empêche en aucun cas d’être chers". Comme le rappelle Stéphane Horel, l’assurance maladie a montré que les produits de moins de trois ans représentaient en 2007 une dépense de près de 1,4 milliard d’euros et qu’ils contribuaient à 85% de la croissance totale des dépenses de médicaments.

C’est notamment le cas des me too, des molécules très proches de celle du médicament d’origine. Elles sont fabriquées pour contrer les pertes financières consécutives à la perte du brevet du médicament princeps. Cette stratégie de contournement touche tout particulièrement "la grande famille des statines, ces molécules anticholestérol avalées quotidiennement par cinq millions de Français et deuxième classe de médicaments la plus coûteuse pour la Sécu".

Toutefois, tout n’est pas rose pour l’industrie pharmaceutique ! Longtemps assurée de gains exceptionnels dus aux ventes de blockbusters – nom donné aux médicaments à succès dont la vente engendre au minimum 1 milliard de dollars par an –, l’industrie pharmaceutique doit faire face au développement des génériques. Vendus à un prix "50% inférieur", les génériques constituent un "énorme potentiel d’économies pour l’assurance maladie et les patients". Mais la France vient tout juste de rattraper son retard dans ce domaine…

Paula Ferreira