Nouveaux traitements du cancer (volet 4/4) : le pharmacien, seul face à l’ordonnance et la parole du patient

Jérôme Sicard, pharmacien à Châlons-en-Champagne (Marne).

Déstabilisés par l'arrivée de nouveaux traitements du cancer, qui déplace la prise en charge vers la médecine de ville, médecins généralistes, patients et pharmaciens sont confrontés à nombre de questions durant le temps thérapeutique. Témoignage de Jérôme Sicard, pharmacien à Châlons-en- Champagne (Marne) : pour pallier le défaut de communication qui affaiblit parfois la prise en charge, il est favorable au développement d'une interdisciplinarité autour des thérapies ciblées.

"Ces dernières années, plusieurs molécules ont été sorties de la réserve hospitalière pour être mises à la disposition des pharmaciens d'officine. Face à ce mouvement, et poussés par les patients, les pharmaciens se sont investis dans la prise en charge et le suivi des personnes traités pour un cancer par des chimiothérapies orales.

En la matière, la première question soulevée est celle de l'information. Alors que nous suivons beaucoup de patientes sous hormonothérapie dans le cadre du traitement du cancer du sein, en ce qui concerne les thérapies ciblées, nous n'avons que quelques patients concernés.

Pourtant, en tant que pharmaciens, nous devons être au point, à la fois sur la thérapeutique, le plan de prise du traitement, les risques d'interactions avec l'alimentation ou avec les autres traitements. On sait, par exemple, que certains patients suivent des thérapies alternatives. Or, il arrive que celles-ci aient un impact délétère pour le traitement de leur cancer.

Savoir trouver la bonne information reste notre défi principal. Lorsqu'un patient commande son traitement à la pharmacie à 10 heures, nous sommes livrés à 14 heures, ce qui signifie que nous avons 4 heures pour être au point sur le protocole au moment de la première délivrance. Or, il s'agit parfois de traitements dont nous n'avons jamais entendu parler !

Un miroir déformé

Il est parfois difficile de s'informer, faute de communication avec les spécialistes. C'est un vrai souci car, hormis l'ordonnance et la parole du patient, nous n'avons rien… et sommes obligés de fonctionner par déduction. C'est loin d'être anodin, car, même si la parole du patient est très importante, elle n'est qu'un miroir déformé de ce qui lui aura été dit, de ce qu'il aura compris, de ce qu'il aura voulu entendre lors de la consultation.

Nous nous trouvons aussi confrontés à des modifications de traitement au cours du parcours de soins, là aussi, sans aucune explication. Une meilleure information, ainsi que quelques outils pour savoir a minima ce qu'il se passe dans le suivi du patient, seraient un plus dans la relation que l'on a avec ce dernier.

Surveiller l'observance

Quand on délivre une thérapie ciblée, notre objectif, c'est de la sécuriser au maximum : rassurer le patient quant à l'intérêt de son traitement, un aspect essentiel pour obtenir son adhésion, travailler sur les interactions médicamenteuses, vérifier la partie médecines complémentaires, et enfin, être attentif à la fréquence de renouvellement.

Ce dernier indicateur nous donne une idée de l'observance : si le patient revient trop souvent ou, au contraire, de manière trop espacée par rapport à la prescription, il faut s'interroger et l'interroger sur la façon dont il prend son traitement. Certains oublient des prises, d'autres, au contraire, prennent des doses supérieures en espérant que ce soit plus efficace.

Sortir de l'officine

Enfin, je crois à l'efficacité de l'interdisciplinarité pour améliorer la prise en charge globale. C'est notre rôle de sortir des murs de la pharmacie pour rencontrer d'autres professionnels. C'est aussi notre rôle, quand on se trouve face à un problème, d'appeler le spécialiste ou l'infirmière de coordination pour clarifier une situation bloquée.

J'ai eu le cas d'un patient atteint d'un cancer de la prostate, à qui l'hôpital avait prescrit de l’enzalutamide (Xtandi®). Le médecin généraliste n'avait, lui non plus, jamais eu affaire à cette molécule. Je me suis renseigné grâce au site d'un réseau territorial en cancérologie, qui publie des fiches médecins et des fiches patients. Celles-ci mettaient notamment en garde contre d'éventuelles interactions avec les traitements de l'hypertension. J'ai partagé ces informations avec le médecin.

Cela me paraît naturel, car le médicament, c'est le cœur de métier du pharmacien, c'est à lui de prendre la responsabilité de bien comprendre le traitement. Et cela permet de créer un lien avec le médecin. Développer une bonne communication entre professionnels de santé sur les thérapies ciblées, c'est une nécessité."

Propos recueillis par Sabine Dreyfus

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