« L’insuffisance du taux de couverture vaccinale crée un risque de maladie infectieuse »

Le Pr Alain Fischer, spécialiste en immunologie pédiatrique et président du comité d'orientation de la concertation citoyenne sur la vaccination.

Le Pr Alain Fischer, président du comité d'orientation de la concertation citoyenne sur la vaccination, s'inquiète de la défiance des Français à l'égard des vaccins. Alors que la ministre de la Santé, Marisol Touraine, doit désormais se prononcer sur des recommandations qu'il a formulées dans un rapport remis en novembre, ce spécialiste en immunologie pédiatrique alerte sur les risques épidémiologiques liés à l'insuffisance du taux de couverture vaccinale des Français.

Quelle est la situation de la vaccination en France ?

Pr Alain Fischer – La vaccination est une action prioritaire de santé publique qui est aujourd'hui fragilisée. Elle a pourtant grandement progressé avec la découverte de nouveaux vaccins et elle demeure une mesure fantastique de prévention de maladies infectieuses graves, mais qu'on n'applique pas au degré où on pourrait l'appliquer.

Il y a en effet une défiance croissante qui concerne la population elle-même mais aussi les professionnels de santé. A chaque fois, il s'agit d'une minorité, qui résulte de l'hésitation vaccinale. En général cette minorité n'hésite pas sur tous les vaccins mais juste sur certains comme l'hépatite B ou le papillomavirus.

Ainsi, le taux de couverture du vaccin HPV qui prévient 90% des cancers du col de l'utérus (3.000 cas par an) est de 14%, contre plus de 70% en Grande-Bretagne. C'est un échec total.

D'une manière plus générale, on constate une baisse inquiétante de la vaccination depuis trente ans. Si la couverture reste satisfaisante chez le nourrisson (90-95%), elle se dégrade dès les premiers rappels (70% des 6-11 ans sont à jour dans leurs vaccins) et la baisse est encore plus nette chez les adolescents et les adultes.

Comment expliquez-vous cette baisse de la vaccination ?

Pr Alain Fischer – La vaccination est d'abord victime de son succès : les jeunes générations ne savent plus ce qu'est la polio, le tétanos ou la diphtérie, et ils ne peuvent donc pas mesurer le bénéfice qu'apporte la vaccination.

Il faut ajouter que l'incohérence du statut actuel des vaccins participe à l'hésitation vaccinale. Les vaccins obligatoires portent sur des maladies rares, alors que ceux qui sont recommandés concernent des maladies plus fréquentes ou épidémiques, et tout aussi graves. Or, dans l'esprit de nombreux citoyens, cette recommandation est associée à une moindre gravité.

Quant à la défiance vaccinale, elle s'explique d'abord par les nombreuses alertes sur le risque des vaccins. Dans les années 1990, les autorités de santé ont procédé à une campagne massive de vaccination contre l'hépatite B. Parallèlement, on a recensé chez les jeunes adultes vaccinés une recrudescence de cas de sclérose en plaques.

Même si les analyses scientifiques ont démontré qu'on ne pouvait faire aucun lien, cette coïncidence, associée à la suspension brutale de la vaccination des enfants autour de l'âge de 10 ans, a marqué l'opinion.

Ensuite, il y a eu une hésitation vaccinale liée à la présence dans certains vaccins d'adjuvants aluminiques, qui, selon un médecin-chercheur français, auraient des effets secondaires. La polémique est franco-française, car là encore aucune donnée scientifique ne vient confirmer cette hypothèse, mais elle revient sans arrêt dans le débat public. Les ruptures d'approvisionnement de certains vaccins représentent également un signal négatif pour l'opinion. D'autant que les antivaccins accusent les laboratoires pharmaceutiques de créer volontairement des pénuries pour favoriser d'autres vaccins.

Enfin, dans un contexte de responsabilisation croissante à l'égard de la santé, certains pensent que la vaccination relève du domaine de la liberté individuelle. Alors que se vacciner, c'est aussi protéger les personnes fragiles, les 200.000 nourrissons de moins de 3 mois qui peuvent être contaminés par la coqueluche via leur entourage, mais aussi toutes les personnes atteintes de maladies chroniques ou auto-immunes, ainsi que les personnes âgées et celles en situation précaire qui renoncent aux soins.

Quelles sont les conséquences de cette situation en termes épidémiologiques ?

Pr Alain Fischer – L'insuffisance du taux de couverture vaccinale crée un risque de maladie infectieuse. Les gens ignorent ce risque car ils pensent que cela appartient au passé. Or, des drames peuvent se produire, y compris la résurgence de maladies qui ont aujourd'hui disparu, comme la poliomyélite encore présente au Pakistan, ou la diphtérie en Ukraine.

Le prototype de ce risque infectieux est l'épidémie de rougeole survenue en France entre 2008 et 2015, qui a touché 25.000 personnes, entraînant 5.000 hospitalisations, 1.500 pneumonies graves, entre 30 et 35 encéphalites avec séquelles et provoquant 10 décès, dont 7 au moins étaient des malades immunodéprimées qui ne pouvaient donc pas être protégés par le vaccin.

On pense souvent que la rougeole est une infection infantile bénigne, alors qu'elle reste l'une des causes importantes de mortalité des jeunes enfants. En 2015, elle a tué 134.200 enfants de moins de 5 ans dans le monde, parce qu'elle est extrêmement contagieuse et demande, de ce fait, un taux de couverture vaccinale de 95% pour être éradiquée.

De même, on recense encore chez nous des cas de méningite dus à l'insuffisance de la vaccination contre le méningocoque C. Dix pour cent des cas sont mortels et 10% sont à l'origine d'un purpura fulminans, expression aiguë de la méningite, qui entraîne des nécroses aux extrémités chez les enfants et les adolescents, source de graves séquelles.

Pour finir, il faut savoir que la forte baisse de la couverture vaccinale contre la grippe saisonnière est aussi à l'origine d'une large part des 1.500 à 2.000 décès provoqués chaque année par ce virus. L'épisode exceptionnel survenu il y a deux ans est le plus frappant avec une surmortalité hivernale de 18.300 décès. Et cette année, la saison de grippe génère des inquiétudes en raison notamment d'une recrudescence d'un virus de type A (H3N2), proche de celui de 2014-2015.

Que répondez-vous aux personnes affirmant que la vaccination est inutile ?

Pr Alain Fischer – D'abord un premier point de contexte : la vaccination est l'acte médical qui a sauvé le plus de vies au monde, même si cela est très difficile à chiffrer. Des épidémiologistes hollandais ont publié en 2016 un travail extrêmement rigoureux sur six vaccins permettant d'évaluer le nombre de vies sauvées grâce à la vaccination. Leur estimation est de 9.000 vies, soit si on l'extrapole à la France, 45.000 vies.

Une autre façon d'apprécier l'efficacité des vaccins est d'analyser les chiffres de l'épidémie de rougeole survenue entre 2008 et 2015. Parmi les enfants malades, 80% n'étaient pas vaccinés, 15% avaient reçu une seule dose et seulement 5% avaient eu leur vaccination complète. Un vaccin qui a le potentiel de protéger à 95% est un vaccin dont le couple bénéfice-risque est largement positif.

Pour en savoir + sur le rôle et les recommandations du comité d'orientation de la concertation citoyenne sur la vaccination.

Propos recueillis par François-Xavier Chapelle

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