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Violences conjugales : former les équipes périnatales à la prise en charge

Sage-femme coordinatrice à la maison des femmes de Saint-Denis, Mathilde Delespine anime des formations sur la prise en charge des violences conjugales. Elle est notamment intervenue auprès de sages-femmes mutualistes et d'une équipe pluridisciplinaire travaillant dans une maternité de la Mutualité Française.

Mathilde Delespine, sage-femme coordinatrice à la maison des femmes de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) et experte auprès de la Mission interministérielle de protection des femmes contre les violences et de lutte contre la traite des êtres humains (Miprof), anime, à destination d'équipes périnatales, des formations à la détection et à la prise en charge des violences faites aux femmes. Elle est notamment intervenue auprès de sages-femmes mutualistes et d'une équipe pluridisciplinaire travaillant dans une maternité de la Mutualité Française.

La grossesse, facteur d'aggravation des violences

Son engagement découle du constat de l'impact majeur sur la santé, notamment sexuelle et reproductive, des violences subies. Des violences qui vont de surcroît souvent s'aggraver pendant la grossesse ou pendant les jours qui suivent l'accouchement, fait valoir Mathilde Delespine. En effet, à cette époque de leur vie, les femmes sont plus entourées que de coutume, et l'action des équipes périnatales est de contribuer à rehausser quelque peu leur estime d'elles-mêmes, mise à mal par leur conjoint violent. Un fait que ces derniers ne vont pas supporter, ce qui va les conduire à intensifier les violences, pour garder le pouvoir sur leur femme, explique cette sage-femme. "Quand il y a des violences conjugales, il y a un phénomène d'isolement et d'emprise sur les femmes victimes", rappelle-t-elle.

"Le bébé, même in utero, va remettre en cause cette exclusivité sur le corps et la vie de la femme. L'homme violent va donc bien souvent s'en prendre au gros ventre de sa femme, symbole de cet enfant", poursuit Mathilde Delespine, pour laquelle ces hommes sont immatures, intolérants à la frustration, égocentriques, et ont une faible capacité d'empathie. "Ils manquent de compétences psychosociales de base. Plus tard, ils vont par exemple se plaindre des pleurs de leur bébé", explique-t-elle.

L'éducation thérapeutique mise à mal

"Il y a parfois des comportements de ces femmes que l'on ne comprend pas tant que l'on n'a pas détecté les violences", ajoute Mathilde Delespine. Elle cite l'exemple d'un processus d'éducation thérapeutique du patient mis à mal par le comportement du conjoint violent : ainsi, une femme atteinte de diabète au cours de sa grossesse peut se voir confisquer par ce dernier son appareil à glycémie capillaire, avec lequel elle doit prélever une goutte de sang sur le bout de son doigt. En l'absence de détection des violences, "on ne comprend pas son attitude", indique Mathilde Deslespine.

Pour venir à bout de tous ces problèmes, "il faut redonner la parole aux femmes alors que les auteurs de violences leur imposent le silence, les convainquent qu'elles sont fautives et que personne ne les croira", déclare-t-elle. Elle propose donc de leur poser des questions systématiques sur les violences au cours de la rencontre avec les patientes et précise que, dans la plupart des cas, la réponse ne se fait pas attendre. Les femmes racontent alors parfois des choses qu'elles n'ont jamais dites à personne, précise-t-elle.

Le viol conjugal, une circonstance aggravante

Il faut ensuite leur dire qu'on les croit et déconstruire la stratégie de l'agresseur, poursuit Mathilde Delespine, qui juge essentiel de proposer à ces femmes des groupes de soutien à l'accompagnement de la grossesse, de leur suggérer de reprendre contact avec leur famille et leurs amis, dont elles ont bien souvent été coupées par le conjoint violent, et de les valoriser quand elles parviennent à suivre leur traitement.

"Il faut leur dire que ce n'est pas leur faute si elles sont victimes, que l'agresseur est seul responsable", ajoute-t-elle. Alors que ce dernier tend à minimiser la gravité des faits, il faut aussi faire valoir le contraire et rappeler la loi française, qui prévoit notamment de considérer le fait que le viol soit commis par un conjoint comme une circonstance aggravante, conclut-elle.

Des conséquences massives sur la santé des enfants

Autre levier, à manier toutefois avec précaution pour ne pas les culpabiliser davantage : les informer des conséquences des violences conjugales sur la santé de leurs enfants. Il faut notamment leur faire part du fait que les enfants témoins de violences conjugales connaissent les mêmes troubles du développement que les enfants battus.

Mathilde Delespine déplore que trop peu de professionnels soient encore à ce jour formés à cette problématique. "Certains sont encore capables de dire des conjoints violents que s'ils ne frappent pas les enfants, ce sont de bons pères", indique-t-elle. "D'autres professionnels mettent en cause la parole des femmes, disent que ce qu'elles racontent est de l'ordre du fantasme", déplore-t-elle encore. "Il est compliqué, douloureux, de prendre en charge ce type de problèmes et certains préfèrent en faire abstraction", explique la sage-femme.

Il est important pour les professionnels de constater que poser aux femmes la question des violences n'est pas compliqué et qu'elles y répondent. Il est également essentiel pour eux de constater qu'ils ne vont pas se retrouver seuls à gérer le problème, qu'il existe un réseau d'associations pour les y aider, poursuit Mathilde Delespine.

Prévoir une prise en charge pluridisciplinaire

Pour elle, il est par ailleurs important de former l'ensemble des équipes qui vont être au contact des femmes pendant et après la grossesse, qu'il s'agisse des soignants, mais aussi des secrétaires médicales ou encore des agents de service, afin que tous tiennent un discours cohérent et convergent sur le sujet des violences.

"Quand une femme est accompagnée, soutenue par des personnes qui connaissent le sujet, cela va bien souvent diminuer son nombre d'allers et retours vers le conjoint violent, conséquence de l'emprise", déclare-t-elle. "Comme pour un grave accident de la route, il faut prévoir une prise en charge longue et pluridisciplinaire, mais il est possible de s'en sortir", conclut Mathilde Delespine.

Pour en savoir plus

Réalisé à l’initiative de la MIPROF (Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains) en 2013 par Johanna Bedeau et Laurent Benaïm, avec Aurélia Petit et Marc Citti , un court-métrage "La détection des violences par les professionnels de santé" de 15 minutes. Cliquer ici pour le visionner.

Anne Baudeneau

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)