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Cancer du sein : « Une épidémie mondiale liée aux risques environnementaux »

André Cicolella, chimiste toxicologue et président du Réseau environnement santé (RES).

Le chimiste toxicologue André Cicolella, président du Réseau environnement santé (RES), souligne dans un ouvrage le poids des facteurs environnementaux dans la multiplication des cas de cancer du sein. L'exposition aux risques chimiques, notamment est, selon lui, insuffisamment prise en compte.

Votre livre s'intitule "Cancer du sein : en finir avec l'épidémie"(1). Certains trouvent le terme exagéré : selon vous, en quoi est-il justifié ?

André Cicolella – Aujourd'hui, le cancer du sein c'est chaque année 1,8 million de nouveaux cas au niveau mondial, et 500.000 décès : c'est donc considérable !

Ce sont des chiffres du même ordre de grandeur que le sida, dont personne ne remet en cause la qualité d'épidémie. Une épidémie n'est pas forcement infectieuse : on parle bien d'épidémie d'obésité, qui n'est pas une maladie infectieuse. L'Organisation mondiale de la santé (OMS), elle-même, parle d'épidémie face à tout développement considérable d'un nombre de cas d'une maladie. Ce qui est le cas du cancer du sein ! Son incidence, c'est-à-dire le nombre de nouveaux cas, au niveau mondial, a doublé entre 1975 et 2003 et devrait encore doubler au cours des deux prochaines décennies.

Le vieillissement de la population ne peut-il expliquer la progression de cette maladie ?

André Cicolella – Il est vrai que plus on vieillit, plus nos cellules sont sujettes aux mutations et donc au développement de cancers. Toutefois, la part liée au vieillissement de la population dans le doublement constaté sur deux décennies est de 38%. Ce doublement n'est donc pas uniquement lié au vieillissement.

On peut, et on doit, vieillir sans développer un cancer du sein. C'est presque le cas au Bouthan, où l'incidence est de 4,6 cas pour 100.000 femmes, alors qu'elle est de 110 en Belgique et de 99 en Ile-de-France.

Rendez-vous compte : si cette région était indépendante, elle serait le 5e pays au monde le plus touché par le cancer du sein !

Autre exemple, au Japon, on observe 40% de cancers du sein en moins et 40% de décès en moins. Pourquoi accepte-t-on des taux élevés en France, alors qu'on devrait se donner comme objectif d'avoir des taux de pays méditerranéens comme la Grèce ?

On met l'accent sur le dépistage, sans s'interroger sur les causes. Pourtant, ce n'est pas un phénomène nouveau : le cancer du sein est devenu la première cause de mortalité chez la femme en France en 1960 !  Pourquoi est-ce que personne n'a rien dit à ce moment-là ?

Le dépistage, justement, provoque la détection d'un plus grand nombre de cas...

André Cicolella – Le dépistage généralisé est apparu en 2004, soit quarante-quatre ans plus tard ! Ce n'est pas un élément déterminant. D'ailleurs, les régions les plus impactées ne sont pas celles où le dépistage est le plus élevé. A la Réunion, par exemple, le taux de dépistage est le même que dans les Hauts-de-France, et pourtant le taux de cancer du sein y est deux fois plus faible.

Et la génétique ?

André Cicolella – Elle n'explique pas tout ! La génétique n'explique que 5 à 10% des cancers. A ce titre, les études sur les migrants sont éclairantes : dans les années 1980, les Japonaises qui avaient migré à Hawaï voyaient leur taux d'incidence du cancer du sein multiplié par quatre par rapport à celles qui étaient restées au Japon, se rapprochant ainsi du taux des Américaines, dont elles adoptaient peu à peu le mode de vie.

Pour vous, l'explication est à chercher du côté des causes environnementales ?

André Cicolella – Absolument ! Il y a un début d'explication avec la pollution chimique de l'après-guerre. C'est ce que montre une étude de l'Ecole de santé publique de Berkeley sur le DDT, le pesticide vedette des années 50-60 que l'on mettait partout, y compris dans les papiers peints des chambres d'enfants.

Selon ces travaux, qui ont observé pendant cinquante-quatre ans une cohorte de 9.300 femmes, il y a une relation entre le taux de DDT maternel à la naissance, et le cancer du sein des filles 52 ans après : celles dont les mères étaient les plus contaminées ont quatre fois plus de cancer du sein.

C'est le concept des origines développementales de la santé [DOHaD pour Developmental Origins of Health and Disease], qui met en évidence l'existence de liens entre diverses expositions au cours de la vie intra-utérine, et la mortalité, ou la survenue de maladies chroniques à l'âge adulte. On ne va pas attendre d'avoir des dizaines d'études de ce type, car elles sont, par définition, difficiles à mener : il faut attendre cinquante-deux ans pour avoir un chiffre !

A quels facteurs peut-on attribuer cette épidémie de cancers ?

André Cicolella – L'exposition aux substances chimiques est un facteur négligé, alors que l'on a de multiples preuves. Il y a aussi l'allongement de la période d'exposition aux hormones naturelles, via l'abaissement de l'âge de la puberté. Or cet abaissement est lié aux perturbateurs endocriniens. Selon la même logique, la ménopause tardive augmente le risque d'avoir un cancer.

On a vu, en la matière, le rôle des traitements hormonaux de substitution (THS) dans le développement des cancers du sein. Ils ont induit 5% des cancers du sein. Et la chute de ce taux lorsque l'on a arrêté ces traitements démontre que l'on peut obtenir des résultats rapidement, dès lors que l'on identifie les causes.

A quelles substances chimiques pensez-vous ?

André Cicolella – Au bisphénol A (BPA), par exemple, qui donne lieu à une contamination générale de la population. Comme observé avec le distilbène, on a provoqué des tumeurs mammaires chez la souris et le rat en exposant les mères à des doses auxquelles nous sommes exposés en tant que population humaine.

Voilà pourquoi je dis que le cancer du sein est une maladie transmissible de la mère à l'enfant. Et je plaide pour une éradication du bisphénol A, comme on a éradiqué la variole ! Aucun bébé ne doit naître prépollué : c'est une nécessité de santé publique !

Cette pollution chimique est partout…

André Cicolella – Oui. Il y a 227 substances chimiques qui induisent des tumeurs mammaires chez la souris et le rat. On sait que 150 médicaments contiennent des phtalates, de même que le fixateur des parfums. Il y a en a même dans les dispositifs médicaux, comme les poches souples utilisées pour nourrir les prématurés. Elles exposent ces nourrissons à des doses qui sont mille fois celles recommandées pour des adultes ! On fait la chasse aux infections nosocomiales, mais on laisse faire cette contamination, alors qu'il y a moyen d'utiliser d'autres matériaux….

Comment mieux prendre en compte ces facteurs environnementaux ?

André Cicolella – En les incluant dans le Plan cancer : aujourd'hui, ce programme ne comporte pas de volet environnemental, et le mot "perturbateurs endocriniens" n'y figure qu'une seule fois. Ce n'est pas à la hauteur ! Il faudrait aussi mieux connaître l'exposition à ces facteurs.

On sait par exemple que le bisphénol est impliqué dans huit des onze mécanismes biologiques majeurs à l'origine des cancers. Il faut construire la prévention sur la science d'aujourd'hui, pas sur la science d'il y a cinquante ans.

Comment ?

André Cicolella – Il y a un enjeu de recherche sur les perturbateurs endocriniens et, plus largement, sur la santé environnementale. Il faut développer une discipline scientifique, qui s'appelle l'expologie, ou la science de l'évaluation des expositions. Un premier pas a été fait avec l'inscription dans la loi Santé du concept d'exposome. Celui-ci totalise les expositions d'un être humain à des facteurs environnementaux, de sa conception à la fin de sa vie.

Il faut ainsi évaluer l'exposome de certaines professions, comme les infirmières, qui ont 50% de cancers du sein en plus. Le travail de nuit de ces professionnelles peut être un facteur. Le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) a classé le travail de nuit comme cancérogène probable. Une jeune femme qui a travaillé de nuit pendant plus de quatre ans avant sa première grossesse a un risque de cancer du sein doublé. Or, il est difficile, dans un établissement de santé de ne pas avoir des gens qui travaillent la nuit. Alors, comment fait-on ?

En matière de santé au travail, les institutions de prévention sont assises sur les schémas de pensée de 1945. Les valeurs limites d'exposition professionnelle reposent sur des concepts obsolètes : c'est une fausse protection.

De même, la contraception orale est classée cancérogène. Alors, quel mode de contraception adopter ? L'ensemble de ces questions sont des problèmes sociétaux qui, à mon sens, méritent réflexion…si on veut vraiment faire reculer l'épidémie.

(1) "Cancer du sein, en finir avec l'épidémie", André Cicolella, éditions Les petits matins. 120 pages.

En savoir +

Le site Internet du Réseau environnement santé.

Propos recueillis par Sabine Dreyfus

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)