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Comment la blockchain impacte les activités d’assurance

Emmanuelle Caudron, consultante chez CSA consulting.

La technologie de la blockchain, qui permet de dématérialiser, sécuriser et tracer des transactions, bouscule l'activité des assureurs et des mutuelles. Il appartient à ces acteurs de "saisir dès aujourd'hui les opportunités de cette technologie en devenir", estime Emmanuelle Caudron, consultante chez CSA consulting et co-auteure d'une étude sur ce thème.

Comment définissez-vous la blockchain ?

Emmanuelle Caudron – La blockchain est une technologie qui permet de réaliser des transactions sécurisées, pour des transferts de fonds, par exemple, sans passer par un tiers de confiance ni organe de contrôle, mais en cryptant les informations grâce à l'intervention de "nœuds", aussi appelés "mineurs", qui sont autant d'individus connectés via leur ordinateur.

Chaque information ou inscription dans un "bloc" est validée par tous les nœuds de cette chaine, ce qui garantit sa traçabilité, son inaltérabilité et évite la fraude.

Pour bien comprendre cette technologie, on cite souvent l'histoire du piano qui tombe d'une fenêtre et vient s'écraser au sol. Si l'on demande à vingt témoins de la scène ce qu'il s'est passé, tous décriront un piano qui tombe d'une fenêtre et vient s'écraser au sol. Impossible, dans ce cas, de douter de la véracité de l'histoire. De même, pour modifier ces témoignages, il faudrait convaincre au moins la moitié des témoins de donner une version différente de la scène qu'ils ont vue, indépendamment les uns des autres… Mission impossible. Il en va de même avec la blockchain : chaque utilisateur de cette base de données distribuée garantit, sans intermédiation, la fiabilité des transactions.

Quel est l'impact de la blockchain sur l'activité des assureurs ?

Emmanuelle Caudron – Des assureurs commencent à appréhender cette technologie, notamment pour dématérialiser des tâches à faible valeur ajoutée. C'est le cas de 14 d'entre eux qui, dans le cadre de la Fédération française de l'assurance, sont en train de généraliser, après expérimentation, une blockchain privée, visant à faciliter la mise en œuvre de la loi Hamon. Cette dernière permet de résilier son contrat automobile ou multirisques habitation à tout moment après une année d'engagement. Dans ce cas de figure, c'est au nouvel assureur de déclencher la résiliation du contrat auprès de l'ancien. La blockchain est utilisée ici pour sécuriser les échanges d'informations concernant les assurés. Elle est également une réponse à la complexité liée à la mise en relation de systèmes d'information hétérogènes.

Toutes les activités de l'assurance sont-elles concernées ?

Emmanuelle Caudron – Pour l'instant, les expérimentations françaises autour de la blockchain concernent essentiellement les assurances incendie, accidents et risques divers, pas encore les assurances de personnes. Aux Etats-Unis, en revanche, les assureurs santé, par exemple, ont accès à de nombreuses informations sur leurs assurés, y compris des données médicales. Ils trouvent dans la blockchain le support de certains services comme PokitDok, une plateforme qui facilite les transactions en lien avec la santé, comme les dépenses et les remboursements, mais aussi le suivi médical et la planification des rendez-vous médicaux en ligne.

On ne pourrait pas imaginer cet usage en France, où la particularité du système de protection sociale, essentiellement assis sur un assureur public, l'assurance maladie, empêche toute transposition. En outre, certaines restrictions contenues dans le règlement général de protection des données personnelles – le RGPD – sont totalement contradictoires avec le principe de la blockchain : c'est le cas du droit à l'oubli, qui se heurte au caractère ineffaçable des informations contenues dans la blockchain.

D'autres exemples d'usage de la blockchain en assurance ?

Emmanuelle Caudron – Oui, la blockchain permet d'exécuter des "smart contracts", des contrats intelligents. Ainsi, le service Fizzy, développé par Axa, met en œuvre automatiquement, sans démarche de l'assuré, la garantie retard d'avion. Les systèmes informatiques échangent entre eux et, dès lors que l'information d'un retard de vol est connue, le système de l'assureur considère que la clause est réalisée et déclenche directement l'indemnisation de l'assuré.

Dans le même esprit, l'indemnisation des catastrophes naturelles peut être facilitée grâce au croisement d'informations telles que la publication de l'arrêté catastrophe naturelle et la localisation du sinistre, qui doit correspondre à une zone où cet état a été déclaré. Lorsque l'événement climatique survient, les contrats correspondant à ces conditions peuvent être exécutés sans intervention humaine.

On a parfois évoqué la blockchain comme une menace sur ces activités…

Emmanuelle Caudron – La blockchain fluidifie les processus de gestion et sécurise les échanges. En ce sens, elle peut avoir un impact négatif sur les intermédiaires que sont les courtiers, qui, en dépit du devoir de conseil, pourraient être court-circuités. L'activité des délégataires de gestion pourrait également se voir remise en question. Mais il faudra toujours un assureur pour porter le risque ! Il faut aujourd'hui démystifier la blockchain.

Certes, la gestion des contrats pourrait à l'avenir requérir moins de main d'œuvre, mais ce sera, pour les assureurs, l'occasion de se repositionner sur des activités à forte valeur ajoutée. C'est en cela que les assureurs et les mutuelles doivent se saisir dès aujourd'hui de cette technologie en devenir, dans l'optique de la comprendre, d'être à jour sur les évolutions de leur secteur, de se l'approprier et d'imaginer les usages futurs qu'ils pourraient développer. On en est aux prémices, mais il faut monter dans le train ! En accélérant les processus de décision et en diminuant les coûts de traitement, la blockchain peut, au contraire, représenter une opportunité pour ces métiers, avec des services en temps réel au bénéfice des assurés.

Propos recueillis par Sabine Dreyfus

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)