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Santé visuelle : réorganiser le parcours de soins du patient

Le Dr Gérard Dupeyron, chef du service d'ophtalmologie du centre hospitalier universitaire (CHU) de Nîmes et membre du conseil scientifique des Etats généraux de la santé visuelle.

Membre du conseil scientifique des Etats généraux de la santé visuelle, le Dr Gérard Dupeyron, chef du service d'ophtalmologie du centre hospitalier universitaire (CHU) de Nîmes, évoque les grands enjeux de la filière visuelle et les pistes d'amélioration du secteur. Intervenant le 15 décembre à l'occasion de ces Etats généraux, il préconise de repenser le parcours de soins, notamment en développant les coopérations professionnelles, au bénéfice du patient.

Selon vous, en quoi était-il pertinent d'organiser, comme l'a fait la Mutualité Française le 15 décembre, des Etats généraux de la santé visuelle ?

Dr Gérard Dupeyron – Tout d'abord, je suis surpris que des Etats généraux n'aient jamais eu lieu auparavant, car les problèmes que rencontre la filière visuelle perdurent depuis de nombreuses années et s'aggravent avec le temps. Finalement, le sujet est rarement traité de manière globale. Il y a d'abord un problème médical, lié à la pénurie d'ophtalmologistes et à la répartition des professionnels sur le territoire. C'est une question un peu taboue, mais qu'il faut se poser : cet état de fait est à l'origine de déserts médicaux et pénalise l'accès au cabinet d'ophtalmologie.

Le second souci est le prix élevé des corrections, assorti de la faible prise en charge de l'assurance maladie obligatoire, qui pèse d'autant plus sur les organismes complémentaires et les assurés.
Pour remédier à cet état de fait, il y a bien quelques initiatives ponctuelles, mais elles ne résolvent qu'une partie du problème. Je pense à ces centres de prescription de lunettes, dans lesquels on obtient, certes, un rendez-vous rapidement, mais qui sont ciblés sur un point précis : l'équipement en verres correcteurs.

Dans ce contexte, les Etats généraux de la santé visuelle sont donc l'occasion de faire un tour complet de la situation avec l'ensemble des acteurs, afin que celle-ci ne soit pas laissée à la merci d'initiatives isolées et pas forcément adroites.

Les participants de ces Etats généraux ont débattu, parfois vivement, des grands enjeux en matière de santé visuelle. Quels sont pour vous les priorités ?

Dr Gérard Dupeyron – Pour moi, l'un des principaux enjeux est de résister à la tentation de démédicaliser la santé visuelle. Il faut que la consultation reste une consultation médicale, et pas une simple visite de prescription de lunettes. Pourquoi ? Parce que, dans ce dernier cas, on risquerait de négliger le dépistage de maladies graves comme le glaucome ou la dégénérescence maculaire liée à l'âge (DMLA). Le danger est de passer à côté de pathologies non réfractives, qui nécessitent d'être diagnostiquées très tôt.

Dans un autre registre, le prix des lunettes constitue un second enjeu. J'ai fait le test dans ma région, qui est un secteur plutôt défavorisé, et je suis surpris du nombre d'ordonnances non honorées, c'est-à-dire, pour parler clairement, du renoncement aux soins : les verres correcteurs sont prescrits, mais les patients ne les achètent pas. C'est ce qu'a montré Franck von Lennep, le directeur de la direction de la Recherche, des Etudes, de l'Evaluation et des Statistiques (Drees), au cours de nos échanges. Ce renoncement est plus important lorsque les patients sont dépourvus de couverture complémentaire.

Des propositions issues des Etats généraux seront présentées début 2016 pour améliorer la filière visuelle. Sans les détailler, peut-on d'ores-et-déjà évoquer les premières pistes de réflexion qui émergent des travaux préparatoires et de cette journée de débats ?

Dr Gérard Dupeyron – La piste qui se dégage le plus fortement, et qui, à mon sens, résume en partie les échanges, est la nécessité de remédier à l'énorme défaut d'organisation du parcours de soins du patient. Entre les années 1970 et aujourd'hui, la discipline a fait des progrès extraordinaires. Songez que 90% des actes pratiqués aujourd'hui n'existaient pas il y a quarante ans ! De même, comme l'a indiqué le Pr Philippe Gain, chef de service d'ophtalmologie du CHU de Saint-Etienne, 50% des actes qu'apprend aujourd'hui un interne chirurgical ne seront plus valables dans dix ans.

Logiquement, l'organisation des soins aurait dû suivre ces évolutions et se réformer. Or, nos cabinets, nos hôpitaux, nos cliniques fonctionnent toujours comme avant…

Il apparaît donc nécessaire de revoir l'organisation des cabinets médicaux autour d'équipes pluridisciplinaires mettant en œuvre des coopérations professionnelles. Ainsi, la mesure de l'acuité visuelle et les examens de réfraction peuvent être pratiqués par des personnels paramédicaux chargés de la pré-consultation.

Ceux-ci peuvent être soit des opticiens spécialisés, qui seraient chargés de la mesure de l'acuité ou du dépistage des troubles de la pression intraoculaire, soit des orthoptistes, qui prendraient en charge l'examen du champ visuel ou des explorations fonctionnelles. L'objectif est de libérer du temps médical pour l'ophtalmologiste qui, lui, se concentrerait sur l'examen de l'intérieur de l'œil. On devient alors plus efficace, non pas en augmentant le nombre d'ophtalmologistes, mais en élargissant celui de pré-consultants.

Cela suppose de consolider la formation des professionnels concernés, par exemple en organisant un tronc commun de formation pour les orthoptistes et les opticiens. Une autre piste, dans le même esprit, consisterait à créer des centres d'excellence spécialisés dans le traitement des pathologies complexes.

Dix pistes d'actions pour renforcer la santé visuelle

Lors des Etats généraux de la santé visuelle, dix premières pistes ont été identifiées afin d'améliorer l'accès aux soins et soutenir l'innovation dans ce domaine.

  • Renforcer la prévention et le dépistage des pathologies oculaires à tous les âges et notamment faire de la santé visuelle des enfants une priorité.
  • Faciliter l'accessibilité aux professionnels et aux équipements optiques pour les populations économiquement fragiles.
  • Améliorer l'accès à la santé visuelle pour les personnes âgées dépendantes ou en situation de handicap.
  • Créer des centres spécialisés pour le traitement des pathologies complexes.
  • Renforcer la formation des acteurs de la santé visuelle pour une meilleure coordination autour de l'ophtalmologiste.
  • Libérer le temps médical à consacrer aux pathologies oculaires chroniques.
  • Maintenir une veille sur l'organisation de la filière et son évolution.
  • Mettre en place une veille sur les innovations technologiques, notamment autour de la e-santé.
  • Développer l'épidémiologie des pathologies ophtalmologiques.
  • Créer les conditions d'un accord entre professionnels et les financeurs garantissant la qualité, la sécurité et l'accessibilité de la filière.
Sabine Dreyfus

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)