Santé au travail : peut-on faire de vieux os au boulot ?

Alors que la réforme sur les retraites prévoit un allongement de la durée de vie active, nombre de spécialistes de la santé au travail s’inquiètent du devenir des salariés vieillissants. Travail de nuit, charges à porter, cadences soutenues : avec l’âge, la pénibilité s’accroît.

"Certaines entreprises considèrent que pour gagner la guerre économique, elles doivent essentiellement compter dans leurs effectifs des athlètes du travail performants et en bonne santé", déplore François Desriaux, rédacteur en chef de Santé & Travail. Ce magazine a organisé récemment à Paris un colloque sur la pénibilité au travail. Alors que la réforme des retraites prévoit un allongement de la vie active, plusieurs études scientifiques soulignent l’importance des difficultés de santé chez les salariés vieillissants.

D’après l’enquête SVP 50 (pour Santé et vie professionnelle après 50 ans), près des deux tiers des femmes et 57% des hommes travaillent en ressentant des douleurs. Les pathologies rhumatologiques touchent près du quart des salariés de 50 ans et plus. Les pathologies cardio-vasculaires concernent 17% des hommes et 12% des femmes.

Les conditions de travail peuvent altérer prématurément la santé des personnes. "Dans le secteur de la logistique, certaines femmes manipulent entre 2 et 8 tonnes par jour, témoigne Fabienne Bardot, médecin du travail à Orléans. Abîmées physiquement à moins de 30 ans, elles sortent de l’emploi pour inaptitude ou elles démissionnent car elles n’en peuvent plus. C’est une casse effroyable."

Indépendamment du vieillissement naturel ou biologique des femmes et des hommes au travail, des chercheurs ont mis en évidence plusieurs facteurs d’usure prématurée des salariés : travail de nuit, horaires décalés ou en alternance, port de charges lourdes, postures pénibles, contraintes de rythme et de cadence, exposition à des produits toxiques, notamment cancérogènes…

Troubles du sommeil

Dans son rapport transmis au Conseil d’orientation des retraites, Gérard Lasfargues, professeur de médecine du travail, précise les effets délétères et irréversibles sur la santé de la pénibilité au travail. La manutention de charges, des contraintes physiques peuvent ainsi entraîner des usures précoces des articulations comme de l’arthrose, mais aussi des pathologies rachidiennes ou de l’épaule génératrices d’incapacité.

Le travail de nuit ou en horaires en alternance est responsable de troubles du sommeil qui s’aggravent avec l’âge, mais aussi de maladies cardio-vasculaires. Enfin, la majorité des cancers professionnels, soit plusieurs milliers de cas chaque année, survient après l’âge de 65 ans. Ces cancers apparaissent dix, vingt voire quarante ans après une exposition professionnelle à un produit cancérogène.

Selon les spécialistes de la santé au travail, le dispositif contre la pénibilité retenu par le gouvernement dans le cadre de sa réforme des retraites paraît largement insuffisant pour compenser l’usure prématurée due au travail. La réforme prévoit en effet un départ à la retraite à 60 ans pour les seuls salariés présentant une incapacité médicalement constatée d’au moins 10%, suite à une maladie professionnelle ou à un accident du travail.

Ce dispositif ne prend en compte que les altérations déjà visibles de l’état de santé, en occultant les effets différés des expositions aux produits cancérogènes ou encore au travail de nuit. Plus de 2 millions de salariés, dont 70% d’ouvriers, sont exposés à un produit cancérogène et le travail de nuit concerne près de 20% des salariés.

Joëlle Maraschin

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