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Sans domicile fixe : « Seul un accompagnement global permet une insertion durable »

Le Conseil économique, social et environnemental (Cese) a adopté le 12 décembre 2018 un avis sur "la situation des personnes sans domicile fixe", présenté par Stéphane Junique, président du groupe de la Mutualité, et Marie-Hélène Boidin-Dubrule, membre du groupe des entreprises. Parmi les objectifs de cet avis : "Zéro personne vivant à la rue sans accompagnement." Entretien avec Stéphane Junique.

Combien de personnes vivent dans la rue et quels sont leurs profils ?

Stéphane Junique – D'après les derniers chiffres officiels dont nous disposons et qui datent de 2012, 143.000 personnes vivent dans la rue en France métropolitaine. A cette époque, l'Insee relevait une progression de plus de 58% de ces personnes en comparaison de l’enquête précédente qui datait de 2001 !

Julien Damon, sociologue et spécialiste de la grande pauvreté, auditionné par notre commission temporaire, nous a indiqué que 870.000 personnes ont été à un moment ou un autre de leurs vies privées de domicile, soit plus de 1% de la population française.

L'enquête Insee de 2012 nous apporte également des renseignements sur le profil de ces personnes : un tiers sont des femmes, un quart ont entre 18 et 29 ans, un quart ont été, enfants, suivis par l'aide sociale à l'enfance. L'âge moyen pour les adultes est de 49 ans, 10% ont plus de 60 ans.

Quant à leur santé, un quart dit avoir un mauvais ou très mauvais état de santé. Il est vrai que la rue fragilise les femmes et les hommes qui y vivent, l'âge moyen des personnes qui décèdent dans la rue est de 50 ans et demi, soit plus de trente ans d’écart avec ceux qui ont un toit !

L'ensemble des travailleurs sociaux et des acteurs des solidarités, que nous avons rencontrés, constatent ces dernières années une aggravation de la situation et une forte progression des demandes d'hébergement de femmes seules et de familles avec enfants, ainsi que du nombre de jeunes de 16 à 24 ans à la rue.

Selon vous, quelles mesures sont les plus urgentes pour permettre à ces personnes de "sortir de la rue" ?

Stéphane Junique – L’enjeu pour notre société n’est pas seulement de conserver des droits théoriques, mais d’assurer à chacune et chacun l’effectivité de ses droits humains, parmi lesquels le droit au logement qui doit être sanctuarisé.

Les besoins urgents sont nombreux mais la commission temporaire a fait de l’accompagnement de chacune et chacun une priorité. Nous promouvons l’objectif "zéro personne vivant à la rue sans accompagnement" et nous défendons la reconnaissance d’un droit à l’accompagnement.

Seul un accompagnement global permet une insertion durable. Accompagner c’est aussi, imaginer des offres de travail très adaptées, qui sont de véritables premières marches vers des chantiers d’insertions pour des personnes sans domicile. Les dispositifs Tapaj (Travail alternatif payé à la journée, NDLR) ou Premières heures associent entreprises, associations et collectivités locales et permettent à des personnes très désocialisées d’accéder à des dispositifs adaptés vers l’emploi et plus largement permettent une orientation vers des soins, mais aussi vers un nouveau logement ou hébergement.

Dans le prolongement d’un précédent avis du Cese porté par Jean-François Serres, il s’agit également de développer des écosystèmes favorables à l’amélioration de l’accompagnement des personnes sans domicile pour les sortir de l’isolement et faciliter leur participation à la vie sociale et leur accès à la vie culturelle, au sport et à la citoyenneté. Nous préconisons le développement d’un maillage territorial d’équipes citoyennes, conçues comme des accélératrices d’initiatives pour développer un réseau d’accompagnement relationnel personnalisé et organisé, à destination des personnes vivant dans la rue.

La rue peut être un univers violent. Comment protéger ceux qui sont contraints d’y vivre ?

Stéphane Junique – Effectivement, l’insécurité, la violence de la rue, en particulier pour les femmes et les jeunes nous ont été maintes fois décrits. S’en protéger est la première préoccupation des personnes vivant dans la rue. Il est nécessaire de développer plus de haltes de jour et de nuit sans condition qui permettent de reprendre pied, se nourrir, se reposer, laver ses affaires, rester propre.

Les femmes comme les jeunes doivent pouvoir trouver des places en centres d'hébergement d'urgence qui leurs sont dédiées. Quant à la problématique du nombre de places en hébergement d'urgence et de la saturation du 115 qui ne peut répondre à tous les besoins, elle est directement liée à la quasi-impossibilité à trouver un logement de long terme pour ces personnes, en raison d’une pénurie de logements très sociaux. Si le nombre de logements construits en Plai (prêt locatif aidé d’intégration) a été multiplié par 5 entre 2000 et 2010, ils ne représentent que 4% des logements sociaux construits. Le plan du gouvernement lancé en mai dernier sur le logement en prévoit 40.000, mais les associations, comme la Fondation Abbé-Pierre, recommandent de passer à 60.000, ce que nous appuyons.

Il nous parait aussi nécessaire de simplifier l’intermédiation locative qui permet de sécuriser la relation locative entre locataires et bailleurs, ce qui permettrait de développer le nombre de logements à loyer très modestes dans le parc privé comme dans le parc public. Il s’agit également de prévenir les expulsions locatives en favorisant la coordination des acteurs et le dialogue.

Vous l’aurez compris, à travers nos préconisations sur le logement, c’est le droit effectif au logement pour toutes et tous que nous défendons. Et pour cela, il faut faire sauter le verrou qui bloque la fluidité du système.

Enfin, comment bien accompagner si on n'a pas de visibilité sur les besoins des personnes, leur nombre, leur âge, leur situation de famille…il est donc indispensable de renouveler rapidement l’enquête Insee et de développer le recueil des données territoriales, y compris dans les Outre-mer.

Que préconisez-vous pour faciliter l'accès aux soins de cette population ?

Stéphane Junique – Aller vers les personnes, les accompagner, c'est la clé pour les ramener vers le dispositif de santé de droit commun. Or, il faut savoir que les difficultés de vie dans la rue exacerbent rapidement les problèmes de santé. Les femmes en particulier qui ont besoin de suivi et de soins gynécologiques.

Par ailleurs, la carence de lits en hôpitaux psychiatriques expliquent qu'un tiers des personnes vivant dans la rue ont besoin de soins psychiatriques et éprouvent des difficultés à être suivis en ambulatoire. C’est pourquoi il est important de donner les moyens nécessaires aux équipes mobiles « psychiatrie précarité », mais aussi de développer les permanences d’accès aux soins de santé (Pass).

On le sait, la domiciliation, ou plutôt la non-domiciliation, est un obstacle à l’accès aux droits. Or, faire valoir ses droits est l'autre versant du problème de l'accès aux soins : droit au logement, à l'hébergement, au RSA, à la retraite, à la CMU… les personnes vivant à la rue ont de nombreux droits mais n'y ont pas accès. Les rendez-vous des droits initiés par les Caf doivent être développés dans les administrations.

Mais c'est aussi à chacun de nous de changer de regard et de se mobiliser sur ces situations de grande exclusion. La commission temporaire poursuivra ses travaux et rendra un avis au mois de juin sur la grande précarité.

Cliquer ici pour lire l’intégralité de l’avis.

Jean-Michel Molins

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)