Psychotropes et personnes âgées : plus de risques que de bénéfices

Les prescriptions de médicaments pour dormir ou contre la déprime sont importantes dans notre pays. Facteur d’aggravation : avec l’âge, elles se banalisent. Les autorités sanitaires recommandent aux médecins de les diminuer. Les patients et les familles ont aussi leur rôle à jouer pour réduire cette surconsommation, qui peut altérer l’état de santé au lieu de l’améliorer.

Sous antidépresseur depuis plusieurs mois, Marc, 67 ans, ne parvient pas à récupérer son permis de conduire. Après avoir perdu tous ses points, il a été recalé au test qui aurait pu lui permettre de reprendre le volant, car ses mains tremblent… C’est un effet secondaire du médicament qu’il prend pour aller mieux. Les antidépresseurs, comme les anxiolytiques, hypnotiques et neuroleptiques, font partie de la famille des psychotropes, de puissants médicaments qui agissent sur le cerveau.

Chez les plus de 70 ans, une personne sur deux consomme de façon prolongée des anxiolytiques et hypnotiques (benzodiazépines). Prescrits trop souvent et trop longtemps, encore plus en maison de retraite, ils visent à atténuer les phases dépressives ou les troubles du sommeil qui vont de pair avec le vieillissement. Les neuroleptiques, eux, sont utilisés pour compenser les troubles du comportement provoqués par les maladies dégénératives, de type Alzheimer ou Parkinson. Ils sont également surprescrits.

Mais le rapport bénéfices-risques de cet usage intensif, censé soulager les patients âgés, leur est souvent défavorable, comme le souligne le récent plan d’action lancé par la Haute Autorité de santé (HAS) avec les professionnels de santé. Les effets secondaires des psychotropes sont en effet amplifiés par certaines pathologies. Par exemple, en cas d’insuffisance rénale, fréquente avec l’âge, ces médicaments s’accumulent dans l’organisme au lieu d’être évacués par les reins. Ils provoquent alors somnolence ou excitation, perte de mémoire ou raideur des membres. Ils sont à l’origine de chutes, confusions, sédation excessive.

L’interaction de plusieurs médicaments

"J’ai vu récemment une patiente sous neuroleptique. Il s’agissait d’un puissant anxiolytique prescrit habituellement dans les cas de schizophrénie. Sous l’effet de ce médicament, elle ne pouvait plus marcher", raconte la Dre Pascale Homeyer, neurologue, attachée aux hôpitaux d’Aubenas (Ardèche) et de Valence (Drôme).

Ce médecin met en garde contre un autre phénomène appelé "syndrome extrapyramidal", qui résulte de l’interaction de plusieurs médicaments. L’un peut être un neuroleptique caché prescrit par un spécialiste, que le patient ne pense pas à signaler à son médecin traitant. "Un traitement pour un problème auditif va provoquer des tremblements. En l’arrêtant, le trouble disparaît. Cet effet est mentionné sur la notice, mais le lien n’est pas toujours fait", explique encore la Dre Homeyer.

Le nombre élevé de suicides (1.700 par an chez les plus de 75 ans) suggère que la prescription d’antidépresseurs chez les personnes âgées réellement dépressives serait insuffisante en termes de dose ou de durée. Paradoxalement, plus de la moitié des traitements psychotropes ne seraient pas appropriés. Les plaintes pour troubles du sommeil sont ainsi à l’origine de nombreuses prescriptions inutiles.

"En vieillissant, on se réveille plusieurs fois dans la nuit, on dort moins longtemps, on se couche tôt, ce qui avance la phase de sommeil et provoque un réveil précoce. Fragmenté, le sommeil donne l’impression d’être moins réparateur. Il faut s’y habituer, ne pas chercher à prendre un médicament qui crée un sommeil artificiel. Aucune substance ne provoque un sommeil naturel", insiste cette spécialiste du sommeil, qui ne prescrit jamais d’hypnotiques chez les personnes âgées. Elle préconise plutôt une éducation du sommeil pour comprendre et accepter les mécanismes qui se modifient avec l’âge.

Une aide psychologique

L’anxiété et la dépression peuvent se soigner par la psychothérapie. Quand celle-ci est conjuguée avec des médicaments prescrits sur une durée courte, ses effets se potentialisent, comme le montrent les études récentes sur le sujet. Innovant dans ce domaine, le conseil général du Val-de-Marne a mis en place une aide psychologique dans le cadre de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA), baptisée "Psy-k-dom". Neuf psychologues se déplacent au domicile des personnes âgées qui le demandent. Le montant des consultations leur est remboursé selon leurs ressources.

Dépression réactionnelle après un deuil, maladie d’Alzheimer : Sylvie Lesouef, psychologue libérale qui intervient dans ce réseau, constate que, dans certains cas, les traitements par psychotropes ont pu être arrêtés. "On travaille beaucoup sur le quotidien des personnes et avec les familles, déstabilisées face aux repères qui changent, précise-t-elle. Nous les aidons à comprendre ce qui se passe, à retrouver une stabilité dans la relation ou à renouer un lien. Quand la personne âgée se met à évoquer les choses différemment, quand un désir réapparaît, je considère que la question est réglée."

Martine Doriac

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