Médicaments innovants : à quel prix ?

Un débat sur le prix des médicaments innovants s'est tenu le 19 mai 2017 au Conseil économique, social et environnemental (Cese). Au cœur de la problématique : une volonté de sauvegarder la juste rémunération de l'innovation et l'accès de tous aux nouveaux traitements.

Comment expliquer les prix des médicaments innovants ? Cette problématique a été débattue lors d'un colloque organisé le 19 mai 2017 par le Conseil économique, social et environnemental (Cese) sur le thème "Médicaments innovants, garantir l'accès aux soins". Celui-ci s'est déroulé dans le prolongement d'un avis rendu fin janvier 2017 par le Cese sur ce sujet, rappelle-t-on.

L'arrivée sur le marché de médicaments innovants aux prix très élevés inquiète les patients, les professionnels de santé et les pouvoirs publics, au regard de la soutenabilité des dépenses de santé. C'est le cas de certains médicaments anticancéreux ou du traitement contre l'hépatite C, le Sofosbuvir, commercialisé sous le nom de Sovaldi®.

Test sur le niveau d'acceptabilité du prix

Le Sofosbuvir a marqué les esprits avec un prix de vente initial de "41.000 euros en France, pour trois mois de traitements", alors que le "coût de fabrication est estimé entre 75 et 100 euros", a indiqué à cette occasion Catherine Pajares y Sanchez, rapporteure de l'avis du Cese. Ce médicament a été vendu à un tarif encore plus élevé dans d'autres pays : 67.000 euros aux Etats-Unis et 49.000 euros en Allemagne. A l'inverse, il a été commercialisé au prix de 720 euros en Egypte et 705 euros au Brésil.

Une étude de la commission des finances du Sénat américain a révélé que le laboratoire avait testé, auprès des payeurs, des prescripteurs, mais aussi des associations de patients […], jusqu'où irait le niveau d'acceptabilité du niveau de prix par rapport à l'innovation apportée.

"Aux Etats-Unis, ce niveau a été fixé à 84.000 dollars, un montant qui est devenu la référence pour l'introduction du Sofosbuvir sur le marché mondial", a expliqué Olivier Maguet, responsable de la campagne "Le prix de la vie" de Médecins du monde. Pour lui, cela dénote une "logique de fixation du prix des innovations thérapeutiques fondée sur l'élasticité des prix", en fonction de la demande.

La course au rachat de brevet

"Le médicament est devenu une véritable machine à cash mais pas pour le propriétaire actionnaire. Aujourd'hui, l'industrie est elle-même prisonnière d'un modèle qu'elle a contribué à créer en externalisant ses activités de recherche et de développement, a ajouté Olivier Maguet. On assiste ensuite à une course de vitesse pour le rachat de la startup détentrice du brevet". Cela peut coûter "4 à 5 milliards de dollars tous les ans" aux firmes pharmaceutiques ! A ces dépenses, viennent s'ajouter d'énormes frais de contentieux juridiques, notamment liés à des litiges sur la propriété intellectuelle. "Le régulateur doit aider les industriels à sortir de cette logique délétère et trouver un modèle économique plus fiable", réclame Olivier Maguet.

"L'innovation est de retour, c'est une bonne nouvelle pour les patients !", lance Philippe Lamoureux, directeur général du Leem (Les entreprises du médicament), pour qui l'exemple du Sovaldi® "n'est pas extrapolable". "C'est un cas particulier car il fait disparaître une pathologie et éradique la maladie en quelques années", poursuit-il.

Pour ce représentant de l'industrie pharmaceutique, la société est désormais confrontée à "des niches busters, et non plus à des blockbusters des années 1980", dont le chiffre d'affaires dépasse le milliard. "Cette situation pose un problème de soutenabilité, pas tellement en raison du prix, mais plutôt en raison de l'impact budgétaire", précise Philippe Lamoureux.

"Sortir d'un budget en silos"

"Nous avons un problème de temporalité, car l'enveloppe budgétaire explose lorsqu'un médicament de rupture, comme le Sovaldi®, arrive sur le marché. La question se pose de savoir comment le lisser dans le temps, en prévision des économies réalisées demain", note Patricia Marino, économiste de la santé à l'institut Paoli-Calmettes.

Un avis partagé par Pierre-Yves Geoffard, de la "Paris School of Economics" : "Il est nécessaire de mettre en place une évolution organisationnelle pour basculer d'un budget à l'autre. Il faut absolument sortir des budgets en silos." Par ailleurs, le modèle de fixation des prix n'est plus adapté, car il a été mis en place à une période où il y avait très peu d'innovation.

Les participants s'accordent à dire que des évolutions s'avèrent cruciales pour déterminer précisément ce qui doit être pris en charge par la collectivité, et dans quel cadre précis. "Notre ambition est de proposer une solution susceptible de sauvegarder à la fois la juste rémunération de l'innovation et l'accès universel aux traitements", déclare Aminata Koné, présidente de la section des Affaires sociales et de la santé du Cese.

Inquiétudes sur le risque de sélection

"Pour le moment, nous ne sommes pas limités dans nos prescriptions d'anticancéreux et les médicaments arrivent assez vite en France", témoigne la Pre Sylvie Castaigne, hématologiste à l'hôpital de Versailles (Yvelines).

Mais les patients craignent un risque de sélection pour accéder aux nouveaux traitements. Yann Mazens, directeur de l'association SOS Hépatites, déplore les difficultés rencontrées par certaines personnes pour bénéficier du Sofosbuvir : "Le rationnement est inconstitutionnel, car il prive les malades d'accès aux soins." Ce militant redoute "un risque de sécurité sanitaire très inquiétant" puisque certains patients décident d'acheter leur traitement à l'étranger ou sur Internet afin de contourner les prix élevés.

"Aujourd'hui, il existe des décalages de plus en plus importants entre le prix facial et le prix net du médicament, regrette Yann Mazens. Les laboratoires ont intérêt à conserver un prix facial élevé pour démarrer en position de force leurs négociations."

Pour inverser cette tendance générale, le Cese préconise d'améliorer la transparence dans les instances de régulation du médicament et d'instaurer de nouvelles règles de fixation du prix des produits innovants. "Nous réclamons une évaluation en vie réelle de l'efficacité des médicaments coûteux, ainsi que la révision des prix en fonction des indications et des résultats de ces études", explique Catherine Pajares y Sanchez.

Autre avancée proposée : des études prospectives sur l'impact financier des traitements innovants, à l'horizon de dix ans. Ces dernières pourraient être intégrées au rapport annuel de la Cour des comptes sur l'application des lois de financement de la Sécurité sociale.

En savoir +

Avis du Cese du 4 janvier dernier : Prix et accès aux traitements médicamenteux innovants

Paula Ferreira

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