Mal de tête : gare à l’abus de médicaments !

Le mal de tête est fréquent et souvent banal. En général, la prise de médicaments contre la douleur suffit à en venir à bout. Mais ce remède peut devenir parfois pire que le mal : de nombreuses personnes souffrent de céphalées chroniques quotidiennes par abus de médicaments. Cet effet pervers des produits antidouleur est mal connu des médecins et des pharmaciens.

"Je souffre de maux de tête terribles", se plaint Isabelle, une institutrice du Nord de la France, proche de la cinquantaine. "Je les redoute tout le temps. Dès que je ressens la moindre douleur, je prends immédiatement un médicament. Avec le temps, ma consommation est devenue de plus en plus fréquente et, paradoxalement, mes maux de tête aussi. Je souffre pratiquement tous les jours." Isabelle est sans doute prise dans cet engrenage douloureux des maux de tête chroniques, comme un million et demi de personnes en France. Les trois quarts sont des femmes.

Tout débute par des migraines - douleurs qui irradient dans la moitié du crâne - ou par des céphalées de tension - douleurs enserrant la tête comme dans un casque. Les crises surviennent de façon épisodique. Mais peu à peu, chez certaines personnes, elles deviennent plus fréquentes et s'installent dans la durée. A la longue, les maux de tête risquent d'être quasi permanents.

La douleur semble évoluer vers la chronicité sous l’influence de différents facteurs comme un bouleversement hormonal (périménopause, ménopause), des tensions musculaires, un événement émotionnel (deuil, divorce, promotion professionnelle…). Mais le facteur principal est l’abus de médicaments contre les maux de tête. Cet effet pervers des produits antidouleur est mal connu des médecins et des pharmaciens, qui du coup n'alertent pas assez les patients sur les risques d'une consommation excessive.

Un agenda des crises

Ces maux de tête sont regroupés sous le terme médical de "céphalées chroniques quotidiennes" (CCQ). Leur diagnostic repose sur la présence d’un mal de tête depuis plus de trois mois. Celui-ci dure au moins quinze jours par mois et plus de quatre heures par jour, si aucun traitement n’est pris.

Lors de la première consultation, le médecin recommande généralement de tenir un agenda des crises, précisant pour chacune d'elles la date de survenue, sa durée, son intensité, le facteur déclenchant et le médicament pris. Ces observations vont lui permettre de confirmer son diagnostic au prochain rendez-vous et de repérer les comportements qui déclenchent les crises.

"Initialement, les crises sont occasionnelles et traitées avec un médicament contre la douleur ou spécifique des migraines, comme les triptans, explique Michel Lantéri-Minet, neurologue à l’hôpital de Nice. Peu à peu, les espaces entre les crises vont se réduire chez certaines personnes. La prise de médicaments peut devenir de plus en plus régulière." A ce moment, tout peut basculer : le cercle vicieux de l'abus de médicaments s'installe. "Une dépendance risque de se créer. Cette consommation excessive participe à l’entretien voire au déclenchement des maux de tête quotidiens", confirme le spécialiste.

Le mécanisme à l'origine de ce phénomène n’est pas précisément connu. Plusieurs hypothèses sont en cours d’étude. L’abus de médicaments contre la douleur pourrait provoquer un déficit de certains neurotransmetteurs, ces substances naturelles qui permettent la transmission des informations entre les neurones. Conséquence : cette insuffisance entraînerait une hypersensibilité à la douleur.

L'automédication avec réserve

Les médicaments contre la douleur ne doivent pas être pris plus de huit jours par mois ou plus de deux fois par semaine de façon régulière. Les médicaments en vente libre sont deux fois plus impliqués dans l’apparition de ces céphalées chroniques que les molécules qui nécessitent une ordonnance. "Les prises médicamenteuses fréquentes et régulières sont davantage susceptibles d’induire une céphalée chronique quotidienne qu'une consommation massive mais entrecoupée de longues périodes d’abstinence", précise le Dr Lantéri-Minet.

Le piège de la dépendance aux médicaments altère progressivement la qualité de vie. Pour en sortir, la première étape est d’en prendre conscience. "C’est souvent très difficile, souligne Francis Abramovici, médecin généraliste. Pour le malade, il ne fait aucun doute que sa consommation de médicaments est la conséquence et non la cause de sa souffrance. Il est donc important d'instaurer une relation de confiance avec le patient et de prendre le temps de lui expliquer le rôle des médicaments dans ces douleurs."

L'hospitalisation parfois nécessaire

La désintoxication est la deuxième étape. Mais ce sevrage médicamenteux est souvent difficile à vivre. "L’arrêt des médicaments incriminés peut provoquer une recrudescence des céphalées mais aussi des insomnies, de l’anxiété ou encore des troubles digestifs, signale Michel Lantéri-Minet. C’est pourquoi un accompagnement pharmacologique et psychologique est souvent indiqué. Dans les cas les plus difficiles, une hospitalisation est nécessaire : il n’est pas rare qu’à l’abus de médicaments contre la douleur soient associés d’autres types d’addictions comme une dépendance aux médicaments contre l'anxiété."

Après cette étape, un suivi médical d’au moins six mois est indispensable. Les risques de rechute sont particulièrement importants pendant cette période. L’instauration d’un traitement de fond est envisagée si des crises occasionnelles persistent. Certains patients recourent au yoga, à la relaxation ou à la sophrologie pour apprendre à mieux gérer les crises.

Quand faut-il consulter ?

Une consultation médicale s'impose dans tous les cas suivants :

Douleurs intenses

- La douleur est intense et provoque des battements qui irradient dans la moitié du crâne. C’est ce qu'on appelle la migraine. Elle est souvent accompagnée de nausées et vomissements. Elle est aggravée par les efforts, la lumière et le bruit.

- La douleur est très violente et centrée autour de l'oeil. Elle est probablement d’origine vasculaire. Les crises peuvent survenir plusieurs fois par jour, pendant quelques semaines, suivies par un répit de plusieurs mois.

- La douleur est violente et brutale. C’est peut-être le signal d’alerte d’une affection grave, comme une rupture d’anévrisme.

Douleurs chroniques

- La douleur est très fréquente. L’automédication est déconseillée. Elle risque d’entretenir la douleur.

- La douleur survient plus de quinze jours par mois depuis plus de trois mois. C’est sans doute une céphalée chronique quotidienne.

Emmanuelle Billon-Bernheim

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