La santé au cœur de la ville

Vivrons-nous demain dans des "éco-quartiers" dessinés selon les plans d’une "médecine environnementale" ? Un ouvrage collectif, publié par la Mutualité Française et les éditions Pascal, explore les influences réciproques entre médecine et urbanisme. Une contribution à l’histoire d’une notion encore émergente : l’éco-santé.

Plus de 50% de la population mondiale habite aujourd’hui dans des villes et ce pourcentage dépassera 60% d’ici 2030. Pollution, vétusté de l’habitat, solitude : sommes-nous condamnés à vivre dans un milieu urbain nocif pour la santé ? Allons-nous, au contraire, vers un "urbanisme durable", fondé sur des principes comme le "zéro déchets" ou le "zéro émission de carbone" ?

Albert Lévy n’est pas docteur en médecine mais en études urbaines. Architecte de formation, ce chercheur au CNRS vient de diriger un ouvrage collectif publié par la Mutualité Française et les éditions Pascal : "Ville, urbanisme et santé, les trois révolutions" (316 pages, 17,75 €). Ce livre retrace et croise les histoires de la médecine et de l’architecture des villes : Hippocrate, Pasteur et Freud y côtoient Fourier, Haussmann ou encore Le Corbusier.

Les auteurs – architectes, historiens, géographes, sociologues – explorent les interférences entre les conceptions de la santé et les évolutions de l’urbanisme. Cette problématique est étudiée à travers trois "grandes révolutions scientifiques" : la "révolution pastorienne", avec la découverte des germes et le développement de la vaccination ; la "révolution freudienne", qui réintègre la maladie mentale dans la vie de la cité ; la "révolution environnementale", enfin, dont l’histoire est encore à écrire.

Des "exhalaisons putrides", porteuses de "miasmes"

La première partie, consacrée à la révolution pastorienne, est une illustration particulièrement éclairante de la démarche adoptée dans l’ensemble de l’ouvrage. Albert Lévy montre comment les grands travaux d’Haussmann, conduits à Paris au milieu du XIXe siècle, se conforment à une théorie médicale dite "miasmique", qui attribue les maladies comme le choléra aux "exhalaisons putrides", porteuses de "miasmes".

Cet hygiénisme va déboucher sur un "urbanisme d’assainissement" qui vise deux objectifs : "La dispersion des miasmes dans l’air (par aération et ventilation) et l’évacuation des eaux souillées et des déchets (par les réseaux)", relate l’architecte.

Mais la découverte des microbes et de l’aseptie va introduire une nouvelle arme contre les agents infectieux, et en particulier contre le bacille de Koch, responsable de la tuberculose : l’"héliothérapie", autrement dit le recours à la lumière et au soleil. Dans les villes, les "ilots insalubres", où se développe la "maladie de l’obscurité", disparaissent au profit de logements plus espacés et percés de fenêtres. L’urbanisme vient au secours de la médecine en prônant une "architecture saturée de lumière, d’air et de soleil" dont le sanatorium deviendra le "modèle emblématique".

30.000 décès prématurés par an

Désormais familier avec ce va-et-vient constant entre médecine et habitat, le lecteur pourra aborder la dernière partie de l’ouvrage – la plus prospective – qui s’intéresse aux notions encore émergentes de "médecine environnementale" et d’"urbanisme durable".

Comme l’explique Albert Lévy, "les nouveaux risques sanitaires qui pèsent sur l’humanité" sont aujourd’hui les maladies chroniques "issues de la dégradation du milieu et de l’environnement". On estime ainsi en France à 30 000 par an le nombre de décès prématurés dus à la pollution atmosphérique urbaine. Un cinquième des cancers auraient une origine environnementale et les maladies allergiques respiratoires ont doublé en vingt ans.

Face à ces "nouveaux périls", la médecine est loin d’avoir achevé la mutation "environnementale" qui la mettrait en capacité, par exemple, d’interrompre la hausse des maladies chroniques : l’Organisation mondiale de la santé (OMS) n’a ainsi défini précisément la notion de "santé environnementale" ou d’"éco-santé" qu’au début des années 1990.

De leur côté, les urbanistes planchent pour inventer la "ville durable" et nous aider à revoir nos manières de nous loger, de travailler ou de circuler. Selon cette nouvelle approche, la ville redevient dense, pour éviter de gagner sur l’espace rural ; le recours à l’habitat collectif favorise les économies d’énergie ; le retour des tramways marque le reflux des automobiles.

Des quartiers dit écologiques ou durables voient le jour depuis une quinzaine d’années en Europe, comme Bedzed (Beddington Zero Energy Development), près de Londres (Royaume-Uni), ou Vauban à Freiburg (Allemagne). Ces "éco-quartiers" visent à ré­duire leur impact sur l’environnement, via notamment la construction de bâtiments à basse consommation (BBC) et le bannissement de l’automobile.

Cependant, cette ville "post-carbonne", comme la qualifie Albert Lévy, suscite de nouvelles interrogations : au-delà de leur caractère innovant, ces "éco-quartiers" sont-ils réellement viables économiquement et socialement ? Si oui, comment organiser la transition vers cet habitat ? Enfin, ce nouvel urbanisme est-il une solution durable à l’explosion des maladies environnementales ?

Pascal Lelièvre

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)