croix

Veuillez effectuer une recherche.

Veuillez effectuer une recherche.

Grand âge et autonomie : « Irriguer le débat public en partant des besoins »

Dans un rapport sur les personnes âgées en 2030, Jérôme Guedj, ancien député, conseiller départemental de l'Essonne et membre du think tank Matières grises, invite à se projeter sur les besoins et les attentes des seniors, avant de penser à l'offre de services et au financement de la perte d'autonomie. Il propose également de faire de la notion de fragilité "un concept de santé publique, voire de politique publique".

Dans le cadre du think tank Matière grises, vous êtes le co-auteur, avec Luc Broussy et Anna Kuhn-Lafont, d'un rapport sur les personnes âgées en 2030. Dans ce document, vous relevez un déni prospectif autour de la question du vieillissement. Comment l'expliquer ?

Jérôme Guedj – Ce déni prospectif fait écho au déni collectif, qui lui-même est un prolongement du déni individuel et intime par rapport au vieillissement.

De fait, faute de commande publique forte, ce sujet est peu présent dans le débat public : lors de la campagne présidentielle, pas un mot sur le vieillissement, et encore moins sur la perte d’autonomie.

C'est une question qui, pourtant, occupe pleinement l'esprit des citoyens, âgés ou pas, des acteurs de terrain, des élus locaux… Finalement cette loi sur la prise en charge du grand âge, annoncée par le président de la République au congrès de la Mutualité Française, est une divine surprise car elle va, je l’espère, offrir un débouché à ces attentes !

La dernière fois qu'il y a eu une vraie réflexion, et un peu de prospective, c'était au moment des groupes de travail de Roselyne Bachelot, alors ministre de la Santé, en 2010-2011. C'est pourquoi je souhaiterais que, demain, il y ait un lieu permanent d'anticipation et de suivi sur ces questions, à l'image de ce que fait le Conseil d'orientation des retraites, qui analyse les conséquences des réformes en termes de pouvoir d'achat et de revenus des retraités.

Quelles sont les pistes possibles pour sortir du déni ?

Jérôme Guedj – S'il y a un seul message à faire passer via ce rapport, c'est celui-ci : "Partons d'abord des besoins des personnes âgées, écoutons ce qu'elles ont à dire, réfléchissons aux réponses que l'on peut apporter, qui elles-mêmes se traduisent par un panier de biens et services à solvabiliser, puis aux modalités de financement de ces réponses." Le danger serait d'aborder le sujet en se demandant où trouver les financements, puis quel est le volume de ces enveloppes et, enfin, ce que l'on doit financer. Il faut ré-irriguer le débat public en partant des attentes.

C'est-à-dire se questionner sur les besoins des personnes âgées d'aujourd'hui mais aussi de celles qui le seront dans quinze ans. Il y a peu de moments où l'on tend le micro à cette population. C'est pourquoi nous proposons notamment une étude d’opinion annuelle sous forme d’un baromètre, qui serait élaboré par tous les acteurs du secteur, afin de ne pas plaquer des réponses du point de vue de ceux qui fournissent des services ou de celui du décideur public, qui ne correspondraient pas à leurs attentes. A cet égard, la concertation "Grand âge et autonomie" que vient de lancer Agnès Buzyn pour préparer la loi de fin 2019 insiste à raison sur le recueil des attentes des personnes âgées elles-mêmes.

Pour cela, une prise de conscience doit encore se faire.

Jérôme Guedj – En effet, on sait faire des projections démographiques et épidémiologiques, qui donnent des indications en termes de nombre de personnes âgées dépendantes. Il manque la prise de conscience d'une autre massification liée à la gérontocroissance : celles des personnes âgées, voire très âgées, qui restent autonomes, mais qui sont dans des situations de fragilité liées à leur avancée en âge. Pour celles-là, tout l'enjeu des politiques publiques ou privées est de faire en sorte qu'elles restent autonomes le plus longtemps possible.

Autrement dit, l'arbre de la dépendance ne doit pas cacher la forêt d'un vieillissement qui, fort heureusement, est le plus souvent un vieillissement heureux, même s'il n'est pas exempt de difficultés. Ne nous focalisons pas seulement sur la grande dépendance, qui ne va concerner que 20% des plus de 85 ans. Toutefois, pour que le vieillissement de la majorité se passe bien, il faut des réponses en termes d'adaptation du logement, de la ville, d'offre de services à domicile, de résidences adaptées, de prévention par les collectivités locales, les organismes mutualistes ou les caisses de retraite.

Vous accordez une large place à cette notion de fragilité...

Jérôme Guedj – Le concept de fragilité, ce sont les gériatres qui l'ont fait émerger dans leur diagnostic. Ce n'est pas une mesure épidémiologique : on peut être fragile quelques semaines, après une opération par exemple. Dans ce cas, l'objectif de la convalescence est de nous ramener à la robustesse et d'éviter que l'on se dégrade vers une perte d'autonomie.

Ce qui était à l'origine un concept médical, faisons-en un concept de santé publique, voire de politique publique. Cette catégorie de population, c'est celle à laquelle on doit penser quand on fait de l'aménagement urbain, par exemple en réinstallant des bancs dans les villes. Les deux facteurs majeurs de la perte d'autonomie sont l'isolement et la sédentarité. La question de l'offre de mobilité est donc cruciale.

Vous partez du principe que les personnes âgées en 2030 seront différentes d'aujourd'hui ?

Jérôme Guedj – En tous cas, ce seront des générations plus conscientes : il y a eu un effet de surprise pour les premières générations qui ont été confrontées à l'allongement de la durée de la vie. Elles ont dû faire face à la perte d'autonomie de leurs propres parents. Elles découvrent à cette occasion que la société n'est pas forcément préparée à cette situation.

C'est par exemple quand une maladie neuro-dégénérative survient que l'on prend la mesure du parcours du combattant, et de la pression psychologique, financière et physique que représente un tel événement pour la famille touchée par la maladie.

Par ailleurs, ces baby-boomers, épris d’autonomie dans leurs choix de vie, attachés à l'Etat-providence qu’ils ont vu se développer, mais conscients qu'il est potentiellement défaillant sur le risque de perte d'autonomie, seront probablement plus exigeants que leurs parents, à l’égard de l’offre de services qui leur sera proposée.

Dans ce contexte, quel serait le schéma le plus adapté pour prendre en charge ces personnes ?

Jérôme Guedj – Tout d'abord, puisqu'on va inventer un nouveau modèle, évitons de reproduire les erreurs du système d'assurance maladie, qui fonctionne très bien sur le curatif, mais qui néglige la dimension de prévention. Introduisons d’emblée, la prévention, qui inclut l’adaptation, et ses modalités de financement.

Sur le financement, notre rapport propose de tordre le cou à deux idées reçues. La première voudrait que les retraités soient des super privilégiés et qu'il n'y aurait donc pas de problème pour les mettre à contribution.

A l'inverse, on anticipe parfois un appauvrissement des personnes âgées. En réalité, il va y avoir une diversité de situations. L'avancée en âge reproduit peu ou prou les inégalités qu'on peut observer dans la société en termes de détention de patrimoine et de revenus. De ce fait, il ne faut ni catastrophisme ni angélisme sur ces questions. Les réponses devront tenir compte de cette diversité, avec un premier étage de financement socialisé le plus large, et incluant un filet de sécurité, complété d'un dispositif assurantiel, obligatoire ou facultatif. Et des outils permettant aussi de mobiliser plus facilement le patrimoine immobilier et mobilier quand il existe. D'où ce besoin d'anticipation, car les solutions, qui doivent consolider ce qui a déjà été mis en place avec l'allocation personnalisée d'autonomie, l'Apa, sont à construire sur le temps long.

En savoir plus

Le rapport de Jérôme Guedj, Luc Broussy et Anna Kuhn-Lafont sur "Les personnes âgées en 2030"

Propos recueillis par Sabine Dreyfus

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)