Economie collaborative : les habits neufs des échanges entre particuliers

Arthur de Grave, journaliste et membre du collectif OuiShare

Menace pour l'emploi pour les uns, alternative au modèle consumériste pour les autres, la question de l'économie collaborative sera débattue lors des Journées de rentrée de la Mutualité Française, qui se tiendront à Lille les 29 et 30 septembre 2016. Pour Arthur de Grave, du collectif Ouishare, le développement de ce concept protéiforme doit être l'occasion de poser la question des modèles sociaux et "du futur qu'on veut construire en commun".

L'économie collaborative est un concept difficile à cerner. Comment le définiriez-vous ?

Arthur de Grave – L'économie collaborative se décrit d'abord en creux, par opposition aux deux piliers de l'économie « orthodoxe » que sont la hiérarchie et la compétition. Ces deux caractéristiques ne rendent pas du tout compte du comportement des agents dans cette économie.

Celle-ci s'est développée dans le sillage de l'économie numérique, sous les traits de plateformes mettant en relation des particuliers qui peuvent consommer, produire, financer des projets, s'échanger des compétences ou des connaissances.

De fait, l'économie collaborative descend à un niveau plus proche du particulier : l'individu est la bonne échelle de réflexion, car c'est l'individu qui fait. C'est moi qui mets mon appartement en location, c'est moi qui complète une fiche Wikipédia, c'est moi qui conduis une voiture avec trois autres personnes dedans. Les individus sont incités à coopérer les uns avec les autres et à s'organiser en réseau, de façon horizontale. Au fond, la caractéristique centrale de cette économie, si on la dépouille des discours sur la collaboration, c'est l'horizontalité. Cette interaction entre particuliers n'a, en soi, rien de neuf : j'interagis avec mon cercle familial, on échange des objets, on confie la garde de ses enfants à ses parents, on demande aux copains de nourrir le chat quand on est en vacances… Ce qui est nouveau, c'est qu'avec le numérique, les gens sont capables de faire ça avec des inconnus : sur la base d'une confiance artificielle, on se comporte avec eux comme si on se connaissait.

Et c'est cette interaction qui crée la valeur ?

A. de G. – Oui. L'économie collaborative est un régime de production de valeur différent de celui qu'on a connu avec les deux grandes révolutions industrielles. Avant, on avait d'un côté l'entrepreneur qui apportait le capital, de l'autre le salarié qui mettait sa force de travail au service du capital. Ici, il y a un troisième intervenant, qui est assez difficilement identifiable : l'utilisateur. C'est une main-d'œuvre majoritairement non salariée qui produit la valeur du service, partiellement captée par la plateforme.
Cette valeur est difficile à mesurer, car elle joue astucieusement des externalités positives qu'elle est capable de générer.

C'est tout le discours de l'économiste Yann Moulier Boutang, qui, dans son ouvrage L'abeille et l'économiste, compare les agents de l'économie numérique à des abeilles : leur valeur économique réelle ne réside pas dans la production de miel, mais dans leur  rôle dans la pollinisation. L'économie collaborative est un sous-genre de l'économie de la pollinisation, qui compte sur nos interactions, même mineures, même peu régulières, même éclatées dans la grande usine du prolétariat numérique mondial.

Collaboratif et mutualisme : y a-t-il une similitude, un lien de parenté ?

A. de G. – L'élan qui pousse les gens à se rassembler pour gérer certaines ressources et partager certains risques peut ressembler à ce qui a autrefois constitué l'impulsion première de la Mutualité. Toutefois, cette économie-là n'a pas de racines communes avec le mutualisme : elle a surgi dans le sillage de l'économie numérique, sans référence ni conscience historiques. Ce n'est donc pas un embranchement de la Mutualité.

Néanmoins, elle peut inspirer des réflexions, dans le sens où le numérique permet une autre façon de passer à l'échelle. Les premières mutuelles ont commencé à des niveaux très lo-caux, avec des catégories de population formant des petites communautés : les ouvriers de tel quartier, les instituteurs de telle ville... Puis leur mode de croissance a été relativement traditionnel et certaines sont devenues de grosses organisations. Or, avec l'économie de plateforme, il n'y a pas forcément besoin de s'institutionnaliser et de devenir énorme pour gérer d'importantes communautés.

C'est pourquoi je pense que des connexions sont possibles entre ces deux univers. Il faut que ces deux familles se regardent et se parlent pour construire des passerelles a posteriori. L'économie collaborative est plus agile, rapide, innovante. L'économie sociale, pour sa part, invente des logiques de solidarité qui sont importantes dans des modèles qui semblent ne plus se fonder sur le travail salarié. Avec son histoire, sa sensibilité, le mutualisme a sans doute un message à porter dans ce secteur-là.

Vous avez récemment proclamé la mort de l'économie collaborative. Provocation ou réelle disparition ?

A. de G. – En réalité, on a mis des choses très différentes sous une même bannière. Il est clair que ce n'est pas un système cohérent. C'est d'ailleurs à la fois sa force et son défaut. A partir du moment où c'est un concept hétérogène, il faut peut-être admettre que ce n'en est pas un, puisqu'un concept sert à amalgamer dans une même catégorie de pensée des choses qui peuvent l'être.

Or plus elle se structure, plus il est difficile d'avoir un discours univoque sur l'économie collaborative.

Il y a cinq ans, l'émergence de ces pratiques a fait souffler un grand vent de nouveauté. Aujourd'hui, on entre dans une phase de maturité qui soulève beaucoup de questions. Le côté aspirationnel a cédé la place à un état plus anxiogène : si cette économie est appelée à se développer, qu'est-ce que ça veut dire pour l'emploi, pour la protection sociale, pour la protection du consommateur ?

Ce qui est mort, pour moi, c'est la façon de penser cette transformation économique, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de transformation ! Il faut juste l'aborder plus finement qu'à travers une espèce de déterminisme historique qui prédit une plateformisation généralisée de l'économie.

Abandonner ce concept permettrait d'analyser ces transformations du travail, de la production et de la consommation avec un peu plus de subtilité qu'au moyen d'une grosse étiquette qu'on colle sur tout.

C'est là qu'il devient intéressant de politiser le sujet. Autrement dit, de poser la question des modèles sociaux, du futur qu'on veut construire en commun, plutôt que de se persuader qu'un nouveau paradigme économique est en train d'éclore, qui va restructurer nos vies.

Cette interview est parue dans Mutations n°3 (juillet 2016), le trimestriel de décryptage et de débats édité par la Mutualité Française

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  • 26 septembre 2016

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Propos recueillis par Sabine Dreyfus

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