croix

Veuillez effectuer une recherche.

Veuillez effectuer une recherche.

Cannabis : « La consommation d’un adolescent est préoccupante dès qu’elle devient régulière »

A 17 ans, un jeune sur deux déclare avoir fumé du cannabis au moins une fois dans sa vie. Le cannabis est aujourd'hui le produit illicite le plus précocement expérimenté. Entretien avec le Dr Olivier Phan, psychiatre et responsable médical du centre Emergence de l'Institut mutualiste Montsouris à Paris (IMM), géré par la Mutualité Fonction publique (MFP) et spécialisé dans la prise en charge des toxicomanies.

Faut-il faire une distinction entre drogues dures et drogues douces ?

Dr Olivier Phan – Malheureusement, ce n’est pas aussi simple ! Les drogues se caractérisent essentiellement de deux manières. D’abord par la puissance de leurs effets et leurs conséquences sur l’organisme. Ensuite, par la dépendance qu’elles entraînent. La puissance d’une drogue comme le LSD (drogue psychédélique et hallucinogène) est considérable, sans pour autant provoquer un état de dépendance. C’est un poison dont les effets sont immédiats. La prise d’héroïne engendre à la fois des effets surpuissants et une dépendance très forte. Le tabac, qui entraîne une très forte dépendance dès la première cigarette et de nombreux problèmes de santé, a des effets beaucoup moins puissants sur le comportement d’un individu. Contrairement à l’héroïne, par exemple, il n’entraîne pas de désinsertion sociale.

Au travers de ces exemples, on voit bien l’utilité mais aussi la difficulté de distinguer une drogue dure d’une drogue douce. On ne peut mettre sur le même plan la situation d’un adolescent qui fume du cannabis avec celle d’un autre qui se pique. Mais cette distinction perd de sa pertinence si l’on observe l’état de dépendance dans lequel se trouve une personne. Le cannabis, qui entraîne une plus faible dépendance physique que le tabac, peut en revanche provoquer une forte dépendance psychologique. Un alcoolique peut souffrir de désinsertion sociale au même titre qu’un héroïnomane. Le degré "doux" ou "dur" d’un produit dépend aussi de la personne qui consomme et des circonstances qui entourent la consommation.

Si l’on prend le cas du cannabis pour un adolescent, faut-il faire une différence entre une consommation occasionnelle, régulière, abusive et nocive ?

Dr Olivier Phan – Chez l’adolescent, la consommation de cannabis peut être considérée comme préoccupante dès qu’elle devient régulière. Un usage occasionnel est, dans la plupart des cas, festif. Il ne faut pas le banaliser, en raison notamment des effets immédiats sur la conduite d’engin à moteur. Mais il ne doit pas faire l’objet d’une surdramatisation, dont les effets sur les liens familiaux seraient bien plus délétères que la prise du produit en elle-même. Cependant, lorsqu’un adolescent entre dans le circuit des drogues illicites, les parents doivent être vigilants et surtout à l’écoute de leur enfant. Ils doivent chercher à comprendre les raisons de cette consommation. Parler d’escalade serait abusif, mais il faut garder à l’esprit que si les consommateurs de cannabis en viennent rarement à l’héroïne, tous les usagers d’héroïne ont débuté par le cannabis.

Il faut également essayer de discerner certaines formes d’usages. Par exemple, un adolescent peut commencer à fumer des joints pour lutter contre des difficultés d’endormissement. C’est une façon de gérer le problème en prenant un produit psychoactif sans s’attaquer au véritable trouble. Cet usage peut entraîner des adolescents à fumer de plus en plus régulièrement et les faire basculer vers la dépendance.

Quels sont les signes qui doivent alerter les parents ?

Dr Olivier Phan – La chute du niveau scolaire est le signe le plus marquant. Le problème de la consommation de cannabis, c’est qu’elle arrive souvent au plus mauvais moment. Le cannabis, dont les effets durent environ huit heures, altère les capacités d’apprentissage et fait ainsi beaucoup plus de dégâts chez un adolescent pendant ses études que chez un adulte qui a une situation professionnelle établie. Même si un adolescent arrête de fumer à l’âge adulte, il pourra avoir perdu ses chances de réussite scolaire à cause du cannabis.

Un autre signe caractéristique est l’isolement d’un jeune vis-à-vis de sa famille et de ses amis. Devant un adolescent renfermé, qui ne sort pas et qui a de moins en moins de contacts avec l’extérieur, la question de la consommation de cannabis doit être évoquée.

D’autres manifestations doivent également alerter les parents : des relations familiales qui deviennent subitement extrêmement conflictuelles, une absence de motivation y compris pour des activités qu’il aimait pratiquer, la disparition de ses affaires personnelles ou le vol d’argent à la maison.

Que doivent faire les parents qui sont confrontés à une telle situation ?

Dr Olivier Phan – Pour les parents, la première étape est d’avoir une discussion ouverte avec leur enfant, quelle que soit sa consommation. Ils doivent lui montrer qu’ils sont attentifs et prêts à l’aider. Bien souvent, la consommation de cannabis est une revendication de l’adolescent, alimentée par la musique, la mode, etc. Il ne faut pas dramatiser cette situation et agir, bien au contraire, avec discernement. Il existe toute une culture autour du cannabis. La remettre en cause trop violemment reviendrait à s’attaquer à l’identité de l’adolescent. Il faut surtout discuter des conséquences avec lui. L’arrêt du cannabis n’est pas un objectif en soi, mais il est souvent un des préalables essentiels pour préserver la santé mentale et physique.

Et même s’il se rebiffe en apparence, au fond de lui-même, il n’est pas du tout sûr qu’il le prenne si mal que cela. Il faut savoir que tout rapprochement des parents est souvent considéré comme une intrusion par un jeune, mais tout éloignement peut aussi être vécu comme un véritable abandon ! Si sa consommation de cannabis est régulière, voire ingérable, les parents devront l’amener à consulter.

Que faire s’il refuse ?

Dr Olivier Phan – Il faudra alors se montrer plus incisif et le pousser à aller consulter. N’oublions pas que les adolescents ne sont pas des adultes : ils ne sont pas maîtres de ce genre de décision. Même s’il se met à hurler, même si c’est très difficile, les parents ont un rôle déterminant à jouer pour remettre leur enfant sur les rails ! Il faut aussi garder à l’esprit que les adolescents sont en plein apprentissage de la gestion de leurs émotions, d’où leurs réactions souvent vives. Et puis même s’ils ne le disent pas, beaucoup d’adolescents regrettent en silence leurs emportements.

Auprès de quelles structures et quels professionnels de santé s’adresser ?

Dr Olivier Phan – Depuis 2005, 240 consultations spécialisées dans le cannabis ont été ouvertes dans les centres de lutte contre le tabac, l’alcool et les drogues. Pour des raisons pratiques, il est conseillé de se rendre dans le centre le plus proche de son domicile, en appelant Drogue Info Service au 0 800 23 13 13. Généralement, ces consultations sont constituées d’un médecin psychologue ou psychiatre et d’un assistant social. La première étape vise à faire un bilan de la consommation du jeune. Il va contribuer à déterminer la démarche thérapeutique à suivre. Parfois, le simple fait de réaliser ce bilan aide l’adolescent à prendre conscience de son problème et à le régler.

En savoir +

Centre Emergence Espace Tolbiac
6 rue Richemont
75013 Paris
emergence@imm.fr
Tél. : 01 53 82 81 70