Attentats : comment prendre en charge les personnes traumatisées

Dre Muriel Salmona, psychiatre spécialisée dans la prise en charge de victimes et présidente de l'association d'information, de formation et de recherche Mémoire traumatique et victimologie.

Une semaine après les attentats qui ont frappé Paris, comment traiter et accompagner les personnes traumatisées pour les aider à se reconstruire ? Entretien avec la Dre Muriel Salmona, psychiatre spécialisée dans la prise en charge de victimes et présidente de l'association d'information, de formation et de recherche Mémoire traumatique et victimologie.

Au-delà des nombreux morts et blessés, les attentats du 13 novembre sont à l'origine de graves traumatismes dans la population. Quelles sont les personnes les plus à risque ?

Dre Muriel Salmona – Ce sont tout d'abord les témoins directs de ces événements, mais aussi les personnes arrivées par la suite sur les lieux, les passants, les soignants. Intervenus sur place, ces derniers n'ont pas forcément le sentiment d'être traumatisés car ils sont anesthésiés par l'action. Pourtant, ce ne sont pas des scènes auxquelles ils sont habituellement confrontés et les images des massacres vont les hanter longtemps.

Les proches et les collègues de travail des victimes figurent aussi au nombre des personnes traumatisées. Il ne faut pas non plus oublier les personnes victimes de traumatismes dans le passé, déjà confrontées à des événements semblables ou à des tentatives d'homicides ou des viols. Plus le traumatisme subi auparavant est similaire à celui des attentats, plus le risque pour la personne d'être à nouveau traumatisée est élevé. Les personnes traumatisées sont elles aussi des blessés.

Enfin, on ne pense pas forcément aux blessés eux-mêmes, croyant qu'ils sont pris en charge. Mais leur prise en charge sur le plan psychologique est parfois oubliée.

Comment réagissent les personnes traumatisées ?

Dre Muriel Salmona – La sidération que produit l'événement est à l'origine du traumatisme. Elle passe par une mémoire non intégrée, traumatique, et génère un sentiment d'irréalité, l'impression d'être spectateur des faits. Il faudra faire un travail pour mettre des mots sur ces émotions, travailler sur les images qui remontent. Ces personnes ont vécu une succession d'événements traumatisants : la terreur, la vision des personnes mourant à côté d'elles…

Leurs proches doivent les écouter, se montrer disponibles quand elles expriment un besoin de parler, d'être entourées, pas seulement pendant quelques jours, mais aussi après quelques semaines ou quelques mois. Il faudra être très attentif pendant la première année. Comme pour les deuils, il faut se préoccuper des personnes à distance de l'événement.

Comment les prendre en charge ?

Dre Muriel Salmona – La prise en charge immédiate est la plus simple, puisqu'il s'agit simplement de réconforter les gens. Il faut ensuite les informer sur les mécanismes psychotraumatiques : elles peuvent en effet être sujettes à des flashs et des cauchemars, et être confrontées au sentiment de devenir folles. Les atteintes psychotraumatiques sont des atteintes neurologiques.

Leur impact est tel qu'il est indispensable de les mettre à l'abri de tout stress supplémentaire. Un arrêt de travail peut donc être nécessaire.
Elles peuvent aussi avoir besoin de médicaments pour réduire ce stress extrême. On peut le diminuer grâce à des bêtabloquants, mais il est également possible de prescrire des antalgiques, contre la douleur. Même sans avoir été directement blessé, tout le corps fait mal dans ce type de situation.
Par ailleurs, ce n'est pas parce que les personnes donnent le sentiment d'aller bien que c'est nécessairement le cas. Il faut être vigilant car il peut se passer plusieurs semaines ou mois avant que leur mémoire traumatique explose.

Le travail psychothérapeutique va se faire dans la durée : il faut amener les victimes à ne plus être seules avec les images atroces qu'elles ont accumulées. Il faut mener le même type d'action qu'avec les victimes de guerre et de tortures.

Qui est à même d'assurer cette prise en charge ?

Dre Muriel Salmona – On peut faire appel à un généraliste sensibilisé et formé, mais le mieux est que la prise en charge soit effectuée par un psychiatre spécialisé. Un psychothérapeute ou un psychologue seront ensuite susceptibles de prendre le relais.

Je note que la ministre de la Justice, Christiane Taubira, a annoncé que des soins seraient délivrés aux victimes dans la durée. Mais par qui ? Il est important dans ces circonstances, que les professionnels de santé ne soient pas livrés à eux-mêmes, car ils devront être capables d'entendre ce qui a été vécu sans être, à leur tour, traumatisés par ces récits. Si c'était le cas, cela risquerait de renforcer le traumatisme des victimes, qui pourraient choisir de se taire pour ne pas exposer leur thérapeute.

C'est la raison pour laquelle la formation et la supervision des soignants sont si importantes. Il y a urgence à former des professionnels à ce sujet : on pourrait décréter une formation immédiate des personnes volontaires.

Attentats : l'accompagnement des mutuelles

Suite aux attentats qui ont endeuillé la France le 13 novembre, plusieurs mutuelles ont mis en place des lignes téléphoniques dédiées. En appelant le 09 69 39 29 13 de 8h30 à 18h30 du lundi au vendredi, les adhérents d'Harmonie mutuelle pourront, par exemple, bénéficier d'un accompagnement et d'un soutien psychologique.

La LMDE, dont certains adhérents sont décédés durant ces événements tragiques, met pour sa part à disposition une ligne d'assistance psychologique joignable 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 au 05 49 34 88 01. Elle propose aussi une prise en charge psychologique gratuite au 7, rue Danton, à Paris (6e).

Enfin, suite à l'opération de police qui s'est déroulée à Saint-Denis le 19 novembre, la Smacl santé a mis en place un service de soutien et d'accompagnement pour les personnels de la commune, adhérents ou non, "afin de venir en aide à ceux qui souffrent de l'impact émotionnel généré par les événements" de la nuit et de la matinée, indique cette mutuelle dans un communiqué. Autre initiative de ce groupement : des appels sortants de son réseau de psychologues, afin de contacter directement les personnes les plus touchées, identifiées par les agents locaux.

"Un accueil des victimes et de leurs proches a été mis en place à l'Ecole militaire afin de leur apporter toutes les informations utiles et de leur offrir un accompagnement, et une prise en charge par des spécialistes, notamment des médecins et des psychologues", a par ailleurs annoncé le ministère de la Justice dans un communiqué.

De son côté, la ministre de la Santé, Marisol Touraine, a fait savoir que les victimes du terrorisme pourraient bénéficier, sans délai, de la gratuité des soins. Cette mesure devait initialement entrer en vigueur l'année prochaine. "Les personnes concernées recevront une attestation spécifique afin de leur permettre de faire valoir leurs droits auprès des professionnels et établissements de santé", a indiqué le 17 novembre le ministère dans un communiqué. Enfin, un numéro unique permettra aux victimes d'actes terroristes d'obtenir des informations de l'assurance maladie sur leur situation personnelle : 0 811 365 364.

Anne Baudeneau

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