Un pont entre les personnes sourdes et la société

A Grenoble, les Mutuelles de France Réseau santé proposent un service original aux personnes sourdes : des interprètes en langue des signes peuvent les accompagner dans certaines situations de la vie quotidienne. Reportage au musée d’art de la ville.

A l’invitation du conférencier, toutes les têtes se tournent vers un des tableaux, sauf une. Olivier Marreau, lui, regarde attentivement l’interprète en langue des signes pendant qu’elle traduit les propos du conservateur du musée d’art de Grenoble (Isère). Dans un second temps, il observe l’œuvre qui vient d’être citée.

Ce mercredi, l’équipe des guides - appelés aussi médiateurs culturels - assiste à une pré-visite des expositions temporaires qui ouvriront leurs portes quelques jours plus tard. Les médiateurs acquièrent ainsi les connaissances qui leur permettront de commenter ces œuvres au public. Olivier Marreau accueillera spécifiquement le public sourd.

Le contact visuel entre l’interprète et Olivier Marreau est permanent. Pour manifester sa bonne compréhension, Olivier Marreau acquiesce du chef à la fin des "phrases" que l’interprète prononce au fil d’une gestuelle dont le sens est inaccessible aux non-initiés. Des mimiques très expressives ponctuent son discours. Pour l’heure, l’un des artistes, Duncan Wylie, présente lui-même l’exposition qui lui est consacrée : "Il s’agit de tableaux réalisés au cours de ces trois ou quatre dernières années. Ils portent sur le thème de la destruction en architecture", explique-t-il.

Dans le respect de la confidentialité
Tous les propos, y compris les plus conceptuels, sont fidèlement retranscrits par l’interprète. "Parfois nous butons sur un mot, comme cela a été le cas avec le terme monographie", confie Lætitia Garabedian, l’une des deux interprètes qui se relaient pour effectuer cette prestation. Dans ce cas, les deux professionnelles s’épaulent pour compléter leur interprétation.

"La langue des signes est une langue vivante. Il faut constamment se tenir au courant de l’émergence de termes nouveaux", indique Luigi Cali, directeur d’Inter 38. C’est à cet organisme qu’Olivier Marreau a eu recours pour bénéficier de la présence des interprètes. Inter 38 est géré par les Mutuelles de France Réseau santé. Fondé en 2008, il propose des prestations d’interprétariat en langue des signes française (LSF).

Aujourd’hui, "50 usagers font appel à nous". Trois interprètes travaillent pour Inter 38 mais certaines demandes peinent à être satisfaites. Pour répondre à des besoins ponctuels, ce service est "en lien avec des services d’interprétariat d’autres départements", ajoute Luigi Cali. Les interprètes en LSF sont des professionnels formés dans des écoles d’interprétation, comme pour toute autre langue. "Ils appliquent la déontologie propre à la profession des interprètes, notamment la retransmission fidèle des propos, sans commentaires, retraits ou ajouts ainsi que la confidentialité liée aux informations échangées", poursuit-il.

Des interprètes pour rompre avec l'isolement
Inter 38 propose des prestations d’interprétariat entre personnes sourdes et entendantes "dans tous les lieux et moments de droit commun et d’activité professionnelle", précise ce service. Autrement dit, chez le médecin, en centre de formation ou à l’université, dans les administrations… Les prestations s’effectuent en face à face ou par téléphone, en présence d’un interprète.

De nombreuses difficultés relationnelles proviennent d’une mauvaise compréhension entre les sourds et les entendants : "Le réflexe des entendants, dans une situation quotidienne, est de signifier à la personne sourde qu’elle lui expliquera plus tard. En fait, ce travail d’explication est souvent négligé. La personne sourde se sent souvent très isolée."

Des interventions dans le cadre familial
Olivier Marreau recourt avec aisance aux services de l’interprète : "Je fais appel à Inter 38 pour toutes les situations dans lesquelles je dois échanger avec des entendants : les réunions, les conférences, des entretiens ou des visites, au musée et même pour des réunions familiales", nous indique-t-il, via son interprète.

Agé de 42 ans, sourd profond, Olivier Marreau a appris la langue des signes à l’adolescence : "J’ai adopté ce mode de communication, naturel pour moi." Mais pour lui, "il faudrait beaucoup plus d’interprètes" ! Comment vit-il quand il n’est pas accompagné d’un interprète ? "Je m’adapte, je m’adapte, je m’adapte…"

Milène Leroy