Toxicité des cosmétiques : rien n’est prouvé

Plusieurs conservateurs utilisés dans les produits de beauté, notamment les parabènes, suscitent l’inquiétude des consommateurs. Au point que les produits "naturels" se multiplient dans les étalages. Ce phénomène témoigne de la confusion actuelle sur la toxicité éventuelle de certains produits chimiques employés par l’industrie cosmétique.

Dentifrices, maquillage, shampoings, déodorants : ces produits sont-ils vraiment sûrs pour la santé ? Tout est fait pour assurer la sécurité des consommateurs, répond l’Union européenne. En 2005, les directives européennes ont été simplifiées en vue de "clarifier les exigences minimales" en la matière. Pour rendre ses avis, la Commission s’appuie sur le Scientific Committee on Consumer Safety (SCCS), qui étudie en permanence les effets des ingrédients utilisés dans les cosmétiques.

"Conformément à ces avis, on a mis en place une liste des substances autorisées, une autre de celles qui sont interdites, et une dernière liste, limitative, sous réserve que la substance concernée soit présente en quantité limitée", explique Fabienne Bartoli, directrice générale adjointe de l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps).

Les inquiétudes se cristallisent en particulier autour des parabènes, conservateurs chimiques largement utilisés : plus de 80% des cosmétiques en contiennent. Ils sont apparus pour remplacer les formaldéhydes, jugés dangereux et leur usage est aujourd'hui limité aux vernis à ongles. "Efficaces à faible concentration, les parabènes ont un large spectre d’activité sur les bactéries, les moisissures, les levures et les champignons", fait valoir Fabienne Bartoli. Les plus couramment utilisés sont le méthyl-, l’ethyl-, le propyl- et le butylparaben.

Les parabènes suspectés d'être cancérigènes
Si l’efficacité des parabènes n’est pas remise en cause, leur innocuité suscite des doutes. "Tout est parti d’une étude japonaise montrant qu’à des doses importantes, le parabène peut provoquer une féminisation des fœtus de souris", relate le Pr Jean Revuz, ancien chef du service de dermatologie à l'hôpital Henri-Mondor (Créteil) et spécialiste de la question. "Or, cette étude est controversée : les résultats n’ont jamais pu être reproduits. De plus, les doses utilisées étaient largement supérieures aux marges de sécurité autorisées."

Une autre étude, menée en Grande-Bretagne en 2004, a mis en évidence des risques cancérigènes : sur 20 échantillons de tumeurs du sein étudiés, 18 contenaient des parabènes. "Cette étude est irrecevable", s’agace le Pr Revuz. "En l’examinant de près, on s’aperçoit que les dosages de parabènes n’ont été faits que sur les tumeurs et pas dans les tissus voisins. De plus, la circulation lymphatique va du sein aux extrémités, non l’inverse : une contamination par la peau est impossible. Enfin, on trouve des parabènes dans de nombreux produits, notamment dans les médicaments et les aliments les plus naturels, comme la propolis [substance sécrétée par les abeilles], et à plus fortes doses que dans les cosmétiques."

Les produits naturels, une alternative fiable ?
L’Afssaps confirme le manque de pertinence de cette publication mais dit comprendre les inquiétudes des consommateurs. "Pour des produits aussi largement utilisés, le principe de précaution est la règle, même si aucune étude scientifiquement fondée n’a encore démontré un vrai danger", reconnaît Fabienne Bartoli. Elle déplore néanmoins le manque de recul sur les effets des parabènes à long terme : "au vu de la faiblesse des doses utilisées, c’est un travail délicat, mais une telle étude devrait être mise en place." De son côté, le Pr Revuz fustige le fait "d’affoler les populations à partir de simples suspicions. Le principe de précaution ne saurait justifier une attitude systématiquement alarmiste".

En attendant un avis définitif sur leurs effets, faut-il interdire les parabènes ? Cette option se heurte à la difficulté de leur trouver un substitut aussi efficace et bien toléré. En effet, "les risques sanitaires sont plus importants si on les évince que si on les conserve", argumente Fabienne Bartoli. Néanmoins, la mention "sans parabène" devient un véritable argument de vente. Ainsi, les produits naturels et labellisés "bio" les remplacent par d’autres techniques de conservation (huiles essentielles, conditionnement en ampoules à usage unique…).

Toutefois, selon le Pr Revuz, "ces produits, dont la toxicité est difficile à évaluer, ne sont pas exempts de tout risque." "Les conservateurs naturels sont moins dosés, mais ils n’ont pas prouvé leur non-toxicité, avertit Mme Bartoli. Il faut s’assurer qu’ils sont efficaces et bien tolérés." C’est pourquoi l’Afssaps et la Direction générale de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) mènent actuellement une enquête sur leur innocuité.

Alexandra Capuano