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Tabac, alcool, médicament : les coulisses du lobbying en santé

La Mutualité Française et les éditions Pascal ont publié le 22 octobre, dans la collection Tapage, un livre intitulé "Lobbying et santé". Cet ouvrage montre comment certains industriels du tabac, de l’alcool et du médicament font passer leurs intérêts privés avant la santé publique.

"Mettre en évidence les enjeux et les dangers" de l’activité des cabinets de lobbying "quand elle vise à faire prévaloir des intérêts particuliers au détriment de la santé publique". Dès l’introduction du livre Lobbying et santé, son auteur, Roger Lenglet, annonce la couleur. Ce journaliste d’investigation a analysé minutieusement les actions de lobbying menées dans les domaines du tabac, de l’alcool et du médicament.

Disponible en librairie depuis le 22 octobre, ce livre est coédité par la Mutualité Française et les Editions Pascal. Il met en lumière le "grave déséquilibre entre l’expression de l’intérêt général et le travail des lobbyistes qui défendent les intérêts" de certains grands groupes privés. Des pratiques ayant notamment pour objectif de "dissimuler l’impact des produits dangereux ou de les minimiser aux yeux de l’opinion et des autorités". Pour l’auteur, "l’urgence d’encadrer et limiter le lobbying par une loi digne de ce nom ne fait aucun doute au regard des dérives et des enjeux", qu’il pointe dans son ouvrage.

"Dissimuler une véritable hécatombe"
Le tabac en est l’illustration concrète. Ce secteur est le "plus mortifère", avec "66.000 victimes annuelles en France", "100 millions de morts dans le monde au cours du XXe siècle" et un milliard de décès annoncés pour le XXIe siècle, déplore Roger Lenglet. Au-delà de ces chiffres effarants, ce sont d’"innombrables" personnes qui sont atteintes de pathologies "cardio-vasculaires, maladies pulmonaires, cancers de la bouche, du larynx, de l’œsophage, du rein, du sein, de la vessie…"

Cette situation résulte du travail continu des lobbies au fil du temps. Tabac promu au cinéma, création de cigarettes dites "légères", cadeaux faits aux jeunes… Tous les moyens sont bons pour détourner l’attention des risques cancérigènes ! Les industriels n’hésitent pas à financer des équipes scientifiques dont les études sur le tabagisme passif aboutissent à "des résultats complaisants". Les chercheurs sont loin d’être les seules cibles des cabinets de lobbying : médias, leaders d’opinions, décideurs politiques, parlementaires et administrations… car même "l’Etat succombe à la tentation" !

Des dérives commerciales et politiques
"La saga du tabac", ironise Roger Lenglet, démontre "de façon exemplaire les dérives commerciales et politiques qui peuvent entourer un produit, les jeux d’influence et les mensonges qui concourent à construire un consensus de l’opinion pour dissimuler une véritable hécatombe". L’auteur poursuit : "Peu de produits délétères ont été entourés d’une activité d’influence si intense et de soutiens politiques si complaisants dès son origine. Le tabac a eu droit à tous les écrins promotionnels, aux manipulations les plus sophistiquées pour élargir et consolider sa consommation."

Dans le même esprit, les industriels de l’alcool ont œuvré pour mettre à mal la loi Evin, notamment sur les interdictions de publicité. De leur côté, les alcooliers font également preuve d’imagination pour améliorer leur image : organisation de concerts de rock, promotion dans des bars, soutien de produits porteurs de "symboles chic"… "On n’ose imaginer ce que serait le rapport de force avec les acteurs économiques du secteur sans les procès et les alertes que lance l’Association nationale de prévention en alcoologie et en addictologie (Anpaa)", prévient Roger Lenglet.

Actionnaires et dirigeants, "vrais gagnants"
La consommation d’alcool continue de faire des ravages en France : elle tue "entre 45.000 et 60.000 personnes" par an. "Plus d’un tiers d’entre elles en meurent de façon directe, les autres par l’aggravation létale de multiples pathologies ou par synergie avec d’autres produits toxiques", précise-t-il.

Dernier secteur passé au crible : le médicament. La consommation française bat "régulièrement" des "records européens", ce qui provoque de nombreux accidents dus aux interactions médicamenteuses. "Contrairement à une tendance commune qui impute la faute aux usagers du système de santé, les raisons de cette surconsommation tiennent largement aux stratégies d’influence des firmes." Pour l’auteur, leurs actionnaires et dirigeants sont "les vrais gagnants". Ils ont profité "des progressions les plus durables des valeurs boursières au cours des cinquante dernières années".

"Fabriquer des maladies pour vendre des médicaments"
Si l’industrie pharmaceutique vise les mêmes cibles, elle tente de maintenir un lien privilégié avec les médecins. Elle prend également soin "d’embrasser étroitement la recherche par des financements très finalisés, lesquels visent rarement à mettre au point des médicaments réellement nouveaux, mais à optimiser ses propres marchés". En vue d’une "rentabilité croustillante", les firmes "cuisinent surtout de fausses innovations à partir des restes, des copies de médicaments déjà existants, ou bien elles assaisonnent des arguments pour élargir des indications de produits prévus à l’origine pour d’autres troubles", fustige l’ouvrage.

Les enjeux financiers se jouent au moment de l’attribution d’une autorisation de mise sur le marché (AMM). Pour cette raison, les laboratoires n’hésitent pas à "fabriquer des maladies pour vendre des médicaments". Dans un précédent ouvrage intitulé Des lobbies contre la santé, coécrit par Roger Lenglet, ce phénomène avait déjà été observé. Des médicaments étaient ainsi prévus pour le "stress de la loterie" ou encore pour le "trouble du juré". Désormais, les laboratoires pharmaceutiques passent à la vitesse supérieure en revendiquant l’accompagnement des patients…

Paula Ferreira