Les mutuelles limitent le renoncement aux soins

Soins dentaires, optique, consultations… 15,4% de la population a renoncé à des soins en 2008. Cette situation serait encore pire sans l’intervention des complémentaires santé et de la couverture maladie universelle (CMU), qui améliorent l’accès aux soins sans toutefois gommer toutes les inégalités, révèle un colloque organisé le 22 novembre par le ministère de la Santé.

"Les contrats de complémentaire santé et la couverture maladie universelle (CMU) améliorent le recours aux soins", a expliqué Paul Dourgnon, maître de recherche à l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes). Cet expert, qui s’exprimait à l’occasion d’un colloque organisé le 22 novembre par le ministère de la Santé sur le thème du renoncement aux soins, estime que ce phénomène est limité par leur intervention, sans pour autant corriger toutes les inégalités.

En 2008, "15,4% de la population adulte a renoncé à se soigner", a déploré Paul Dourgnon, commentant en avant-première les résultats d’une étude sur les motifs financiers, publiée le même jour par l’Irdes. "Les personnes sans complémentaire santé renoncent deux fois plus que les autres aux soins les moins bien couverts par le régime obligatoire", précise cette analyse. Généralement, les femmes sont davantage concernées par le renoncement. Celui-ci tend à augmenter jusqu’à l’âge de 40 ans, se stabilise entre 40 et 50 ans puis la tendance s’inverse les années suivantes.

Un cumul de situations de précarité
Dans le détail, le taux de renoncement s’est élevé en 2008 à "9,9% pour les soins dentaires, 4,1% pour l’optique et 3,4% pour les consultations de médecins généralistes et spécialistes", ajoute Paul Dourgnon. Si les données 2010 ne sont pas définitivement arrêtées, ces résultats devraient être "stables", poursuit-il.

Parmi les bénéficiaires de la CMU complémentaire, le taux de renoncement est plus fort : il atteint "22% en 2008", ce qui constitue "un demi-succès", considère Paul Dourgnon, mais il serait de "40% sans ce dispositif". Lors de l’instauration de la CMU en 2000, le taux de renoncement a baissé jusqu’en 2002 puis il a ensuite connu une évolution constante pour quasiment retrouver, en 2008, son niveau de 2000.

Ce degré de renoncement, qui demeure important, s’explique le plus souvent par un cumul de situations de précarité : chômage, temps partiel, difficultés financières, hébergement par un tiers, isolement… Une crainte pour le futur proche, comme la peur de perdre un emploi, peut aussi être en cause.

Les personnes en difficulté vont ainsi abandonner "des soins médicalement nécessaires", met en évidence une étude socioanthropologique de l’Irdes. Il s’agit, par exemple, de "diagnostics non faits ou tardivement", "des maladies chroniques non soignées qui peuvent évoluer vers des complications" telles que le diabète, l’hypertension artérielle ou des problèmes cardiaques. A l’inverse, les ménages les plus aisés sont moins touchés par le renoncement aux soins et, lorsqu’ils s’y résignent, leur décision porte sur des traitements moins vitaux (abandon de séances d’ostéopathie…).

Des soins mal pris en charge
Pour éluder les difficultés d’accès aux soins, les pouvoirs publics mettent souvent en avant le taux de couverture de l’assurance maladie obligatoire. Comme l’indique Gaétan Lafortune, économiste senior à l’OCDE, le degré de couverture par la Sécurité sociale atteint 77,9% en France, ce qui place notre pays au-dessus de la moyenne des pays l’OCDE (72,1%) mais derrière les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Norvège et la Suède dans lesquels la moyenne varie de 84,7% à 81,5%.

A y regarder de plus près, certains soins sont d’ailleurs mal pris en charge dans notre pays. "Les soins hospitaliers et les consultations sont remboursés à 100% ou aux alentours de 75% dans la plupart des pays mais pour les médicaments, les niveaux de prise en charge varient beaucoup", rappelle Gaétan Lafortune.

Par exemple, les produits vendus sur prescription sont remboursés à 100% au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, note-t-il, alors que plusieurs taux de remboursement coexistent en France. Les soins courants, quant à eux, ne sont remboursés par la Sécurité sociale qu’à hauteur de 55% hors affection de longue durée. Enfin, l’optique et le dentaire représentent "une part minoritaire" des remboursements de l’assurance maladie. Or ce sont justement ces postes de dépenses qui occasionnent des renoncements aux soins…

Dans ce contexte, la part des dépenses prises en charge par les complémentaires s’élève donc à 13% en France, tout comme au Canada. Seuls les USA affichent un taux plus élevé, soit 33%. Si le reste à charge des ménages français demeure encore trop important avec un taux 7,3%, il est parmi les deux plus faibles après les Pays-Bas (6,2%). Un reste à charge de 30,5% est à déplorer en Suisse, tandis que la moyenne de l’OCDE est de 19,2%. Pour Gaétan Lafortune, "les restes à charge sont plus faibles en France, notamment parce que les complémentaires jouent un rôle plus important dans ce pays".

Paula Ferreira