Drogues : les nouveaux usagers sont des adultes qui ont un travail

L'usage de drogue se banalise et touche désormais des populations adultes, bien insérées socialement. Héroïne, cocaïne, ecstasy : ces nouveaux usagers les utilisent à des fins récréatives et mesurent mal le risque dépendance. Regards croisés entre spécialistes des toxicomanies et nouveaux consommateurs.

"Les Français n'ont jamais été aussi bien informés sur les dangers des drogues", constate Etienne Apaire, président de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt). Mais paradoxalement ils sont de plus en plus nombreux à avoir expérimenté l’usage de stupéfiants comme le cannabis, et d’autres substances popularisées par le mouvement techno : cocaïne, hallucinogènes, MDMA (ecstasy) et ses dérivés.

Actuellement, ces produits sont aussi de plus en plus consommés par des personnes "socialement insérées, qui ont un travail, un toit et une vie sociale", indique la Dre Agnès Cadet Taïrou, responsable du pôle Tendances récentes et nouvelles drogues à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). Elles en usent "occasionnellement, essentiellement à des fins récréatives", en les joignant à des consommations plus importantes d’alcool et de tabac.

La Dre Cadet Taïrou alerte sur un relatif renouveau de l'usage d’héroïne "parmi une petite frange de la population plutôt jeune et fréquentant souvent le milieu festif." Cette tendance a été favorisée par le développement de la pratique du "sniff", c'est-à-dire l'inhalation, alors que l’injection, "symbole de la déchéance du "junkie" dans l’imaginaire collectif", est en recul depuis les années 1990.

"Je gère et je ne me sens pas drogué"
Les motivations sont multiples : le besoin de nouvelles expériences est la plus fréquemment citée. En filigrane, on retrouve souvent un fort sentiment d’inadéquation avec la réalité. "Dans une société où les enjeux de réussite et de concurrence sont de plus en plus prégnants, où la réalité correspond de moins en moins à nos aspirations, on recherche la défonce, la stimulation, la performance", explique Olivier Phan, psychiatre et responsable du centre mutualiste Emergence à Paris, l’une des 300 consultations gratuites et anonymes pour les jeunes consommateurs en France.

La plupart de ces personnes se montrent conscientes du caractère socialement déviant de leur pratique et en connaissent les conséquences éventuelles, quand elles ne les ont pas personnellement éprouvées. Elles s’estiment pourtant à l’abri du danger et du risque de dépendance. "Je sais que c’est illégal et dangereux, d’ailleurs j’ai déjà fait des bad trips, c'est-à-dire des mauvais voyages, avec des champignons, mais je gère, et je ne me sens pas drogué", raconte Romain, 23 ans.

Les usagers eux-mêmes ne sont pas dupes : l’effet stimulant ou relaxant des drogues n'est qu'une illusion. L’intoxication, en revanche, est réelle : nausées, maux de tête, troubles de la mémoire et de l’attention, somnolence, attaques de panique, troubles cardiaques, hypo ou hyperthermie, malaises potentiellement mortels, overdoses. Ces effets secondaires sont d’autant plus redoutables quand plusieurs drogues ont été consommées en même temps : cannabis et hallucinogènes, ecstasy et alcool…

"Il me fallait mon joint du soir"
Un autre danger provient du risque de dépendance. "Toutes les drogues sont plus ou moins addictives : on peut se croire protégé parce qu’on ne consomme jamais seul et uniquement pour faire la fête mais, au bout du compte, l’usage peut être très important, voire quotidien", explique la Dre Cadet Taïrou.

De plus, la prise de conscience de cette addiction peut être tardive, retardant du même coup le recours aux soins : "Je me suis aperçue que j’étais devenue accro au cannabis quand je me suis mise à ne plus pouvoir m’en passer pour m’endormir. Il me fallait mon joint du soir", raconte Céline, 27 ans.

Comment savoir si l’on a basculé d’un usage occasionnel à l’addiction ? "Quand on ne peut plus s’en passer, quand on se met à consommer seul et de plus en plus tôt dans la journée, quand les conséquences de cet usage sur son environnement familial, social, scolaire ou professionnel deviennent perceptibles", répond le Dr Phan.

Pour s’en sortir avec le moins de dommages possible, il est essentiel d’accepter l’aide de professionnels : "Les consultations jeunes consommateurs sont recensées sur le site de la Mildt", indique-t-il. "Les adultes peuvent se tourner vers les centres de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa), dont la liste est disponible sur le site du ministère de la santé."

Alexandra Capuano

"Garder les idées claires, c’est d’abord les préserver de toute influence artificielle"
Témoignage de Benjamin, 25 ans, Paris

"J’ai sniffé mon premier rail de cocaïne vers 20 ans, "pour voir", quand je me suis mis à beaucoup sortir en soirée.
J’ai d’abord essayé l’ecstasy, car la coke me faisait peur, mais la sensation de perte de contrôle que j’ai ressentie avec les cachets ne m’a pas plu. Avec la coke, j’ai l’impression de garder les idées claires, d’être "moi en mieux".
J’en fais une consommation occasionnelle, au maximum une fois par semaine. Je suis conscient des risques que j'encours, je ne fais pas de mélange : ni alcool, ni même cigarettes.
Je pense contrôler ma consommation mais, si je sens que je dérape, j’irai consulter : je ne veux pas devenir addict !"

Réaction du Dr Olivier Phan, psychiatre et responsable du centre mutualiste Emergence à Paris
"La cocaïne procure un sentiment de toute-puissance, d’être le meilleur et d’avoir le contrôle sur tout ; c’est d’ailleurs là que réside son "intérêt" pour les consommateurs. Mais ce sentiment, provoqué chimiquement, est artificiel par définition.
L’idée d’une consommation "contrôlée" est séduisante mais elle ne résiste pas à la critique. Ce n’est pas parce que la prise n’est pas quotidienne qu’elle est forcément contrôlée. Si on vous propose un rail, pouvez-vous le refuser ? Pouvez-vous vous passer de cocaïne pendant plusieurs semaines sans ressentir le besoin impérieux d’en reprendre ?
Enfin, hésiter entre la cocaïne, l’alcool et la cigarette revient à vouloir choisir entre la peste et le choléra. Garder les idées claires, c’est d’abord les préserver de toute influence artificielle."