Controverse autour des amalgames dentaires au mercure

Les amalgames dentaires pour soigner les caries sont composés à 50% de mercure. Des patients et des scientifiques les accusent d'être responsables de diverses maladies. En France, les autorités sanitaires affirment que cette technique est sûre. La Suède, en revanche, l'a interdite en juin 2009.

Ils sont couramment appelés plombages. A tort, puisque les amalgames dentaires utilisés pour soigner les caries sont composés à 50% de mercure. Or, ce métal est accusé d'être nocif pour la santé. "De nombreuses études permettent de suspecter l'implication du mercure dans nombre de troubles et de pathologies", dénonce l'association Non au mercure dentaire (Namd). Et de citer la maladie d'Alzheimer, la sclérose en plaques, des atteintes rénales et de la reproduction, la maladie de Crohn...

"Les troubles les plus courants sont rassemblés sous le nom d'éréthisme mercuriel, explique Marie Grosman, conseillère scientifique de Namd et professeur agrégé en sciences de la vie. Sous l'effet d'une exposition à faible dose et prolongée au mercure, on constate des insomnies, des troubles de l'humeur, des pertes de mémoire, une grande fatigue..."

Jugés sûrs en France
En France, les plaintes des patients ont donné lieu à des travaux d'expertise. Un rapport de l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) a été rendu en 2005. Il conclut à l'innocuité des amalgames.

Le document stipule que les taux de mercure relevés dans le sang ou encore dans les urines des porteurs d'amalgames sont "très en-deçà des concentrations pour lesquelles des effets toxiques ou biologiques peuvent être observés". Toutefois, la pose d'amalgames chez la femme enceinte ou allaitante est déconseillée.

"Un puissant perturbateur endocrinien"
"Il est impossible de trouver des taux de mercure élevés dans le sang ou les urines car la majorité du mercure s'élimine dans les selles", pointe le Pr André Picot, toxicochimiste, directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et président de l'association Toxicologie-Chimie. "Le mercure est un puissant immunotoxique et perturbateur endocrinien : à des doses infimes, il va provoquer des dégâts", ajoute Marie Grosman. Elle s'appuie sur une étude anglaise de 2002 qui mentionne l'impossibilité de définir un seuil d'exposition mercurielle sans danger.

"Le mercure perturbe le système endocrinien à plusieurs niveaux, renchérit le Pr Picot. Il interfère surtout avec les hormones sexuelles et secondairement avec l'hormone thyroïdienne qui agit sur le métabolisme global et le développement cérébral du fœtus."

Des individus plus ou moins sensibles
La conseillère scientifique du Namd reconnaît cependant la difficulté d'établir un lien entre pathologies et amalgames. "Des personnes ayant un petit amalgame peuvent être intoxiquées alors que d'autres qui en possèdent 6 ou 7 ne présentent pas de troubles", explique-t-elle. La raison ? Tout dépend du patrimoine génétique de chacun et de ses propres capacités de détoxication.

Les gènes en question sont les APOE. "Ils gouvernent la synthèse de lipoprotéines de transport dont le rôle est d'éliminer le mercure stocké dans le cerveau", explicite le Pr Picot. Tandis que l'APOE2 "joue un rôle protecteur", l'APOE4 "ne permet pas d'éliminer le mercure".

Pas de relation de cause à effet
Depuis 2005, la position de l'Afssaps est restée inchangée. "Il n'a pas été mis en évidence de relation de causalité entre les symptômes et les amalgames", déclare Christiane Angot, chef du département vigilance à la direction de l'évaluation des dispositifs médicaux au sein de l'agence. Ces symptômes reflètent en réalité "des maladies somatiques non diagnostiquées ou des troubles psychiques, voire psychiatriques", précise le rapport de l'Afssaps de 2005.

"Le problème est nié, par conséquent les médecins ne sont pas formés pour déceler une intoxication mercurielle chronique", déplore Marie Grosman. Ni pour soigner les patients. A quelques exceptions près : "Certains médecins pratiquent discrètement des injections de chélateurs, le seul traitement susceptible d'abaisser la charge mercurielle de l'organisme."

Interdits en Suède
De son côté, la Suède a décidé de dérembourser les amalgames en 1999 avant de les interdire en juin 2009. Les dentistes suédois ne posent donc plus de plombages à leurs patients. Le 10 mars 2010, le gouvernement suédois a franchi un nouveau cap, en demandant au Conseil européen des ministres de l’Environnement d’inclure l’utilisation du mercure dentaire dans sa stratégie. La Suède veut ainsi faire pression sur l'Europe pour qu'elle s'intéresse enfin aux amalgames, qui constituent l’utilisation la plus importante de mercure dans les produits non soumis à restriction au sein de la communauté européenne.

Mais aurait-on vraiment les moyens d'interdire les amalgames dentaires en France ? "Nous n'avons pas d'alternative à ce jour", répond Emmanuelle Sharps, responsable du service dentaire du centre de Paris de la Mutuelle générale de l'Education nationale (MGEN). "Les composites n'ont pas du tout les mêmes qualités mécaniques que les amalgames : longévité, résistance..." Un composite a une durée de vie de "3 à 5 ans en moyenne", un amalgame, "au moins le double", précise Emmanuelle Sharps. De plus, "le nerf dentaire supporte moins bien le composite".

L'Afssaps estime également que "les matériaux alternatifs à l'amalgame restent actuellement plus complexes et plus coûteux à mettre en œuvre avec une longévité moindre". "La Suède ne pose plus d'amalgames et elle réussit très bien à s'en passer", nuance Marie Grosman. A noter cependant que "la plupart des composites contiennent du bisphénol A". Reste la solution de la prothèse en céramique, mais son coût est beaucoup plus élevé. Des mesures de prévention renforcées pourraient également éviter la formation des caries.

Sandra Jégu