Bisphénol A : controverse autour de sa toxicité

La suspicion grandit à l'encontre du bisphénol A (BPA). Ce composé chimique présent dans les biberons et les conserves est accusé d'être impliqué dans de multiples maladies : cancer du sein, de la prostate, diabète... Est-il urgent d'agir ? Les avis s'opposent.

Faut-il interdire le bisphénol A (BPA) ? Le débat, nourri, est à la mesure d'enjeux économiques et sanitaires contradictoires. Cette molécule chimique est accusée d'intervenir dans l'apparition de maladies comme le cancer du sein ou le diabète de type 2. Les études ne manquent pas mais les autorités sanitaires jugent les preuves encore trop minces.

Depuis plusieurs décennies, le BPA sert à fabriquer du plastique dur – le polycarbonate – et des résines époxy. On le retrouve dans de nombreux objets de la vie quotidienne : biberons, bouilloires en plastique, conserves métalliques. Difficile par conséquent d'y échapper.

"Il y a vraiment urgence"
En France, le Réseau environnement santé (Res), emmené par son porte-parole, le toxicologue André Cicolella, se positionne clairement pour l'interdiction du bisphénol A. "Il y a vraiment urgence", déclare-t-il.

"En 2007, 38 scientifiques réunis lors de la conférence de Chapel Hill, aux Etats-Unis, ont signé une déclaration", rapporte le toxicologue. Il y est dit que le BPA est suspecté d'être impliqué dans les grands problèmes de santé actuels : cancer du sein, cancer de la prostate, diabète de type 2 et obésité, atteinte de la reproduction, troubles neurocomportementaux..."

Le BPA est un leurre hormonal
Jusqu'ici, les chercheurs ont surtout mis en exergue les effets du bisphénol A sur les animaux, dont les rats. "Mais des études chez l'homme commencent à être publiées, indique André Cicolella. On a notamment une étude aux Etats-Unis qui montre une relation entre l'imprégnation maternelle au BPA et les troubles du comportement chez l'enfant de 2 ans." Les petites filles, en majorité, souffrent d'hyperactivité.

Quel lien entre bisphénol, hyperactivité, cancer du sein ou obésité ? "Le BPA est un leurre hormonal capable de mimer l'effet des œstrogènes", précise l'Institut national de recherche agronomique (Inra). Or ces hormones sexuelles féminines jouent un rôle dans la reproduction, le développement du cerveau, du système cardio-vasculaire... Toutes ces substances qui dérèglent le système hormonal sont rassemblées sous le nom de perturbateurs endocriniens.

Plus toxique à faible dose
Les autorités sanitaires en France et en Europe ont cependant décrété le bisphénol A sans danger pour l'homme en deçà d'une dose journalière admissible (DJA) de 50 microgrammes par kilo. "L’exposition alimentaire des consommateurs au BPA, y compris les nourrissons et les enfants, est largement inférieure à la DJA", fait remarquer l'Efsa, l'Autorité européenne de sécurité des aliments.

"Toute la réglementation repose sur le principe que c'est la dose qui fait le poison. Or, avec les perturbateurs endocriniens, c'est la période d'exposition qui fait le poison", contredit André Cicolella. Des produits comme le bisphénol A sont même "plus actifs à faible dose qu'à forte dose", insiste le toxicologue.

"Certains scientifiques pensent que, à très faible dose, ils peuvent provoquer une hypertrophie de la prostate ou une cancérisation de la mamelle de la souris. A plus forte dose, ils pourraient rester sans effet apparent", corroborent Bernard Jégou, Pierre Jouannet et Alfred Spira dans leur livre "La fertilité est-elle en danger ?", paru aux éditions La Découverte en 2009.

L'Afssa reconnaît l'existence de signaux d'alerte
Pour la première fois, l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) a reconnu début février 2010 l'existence de "signaux d'alerte". Lesquels ? "Des effets subtils, observés en particulier sur le comportement après une exposition in utero pendant les premiers mois de vie chez de jeunes rats." L'Afssa retient un conseil : éviter de chauffer à très forte température les aliments contenus dans des biberons ou des récipients en polycarbonate.

L'agence n'estime donc pas nécessaire d'interdire le BPA en l'état actuel des connaissances. Selon elle, les études n'établissent pas formellement d'effets du bisphénol A pour la santé .

Des avis attendus au printemps
Mais que penser de toutes ces études laissées de côté au motif qu'elles ne respectent pas scrupuleusement les protocoles ? Des scientifiques y dérogent car ils les estiment inadaptés aux perturbateurs endocriniens. Doit-on attendre d'avoir révisé ces protocoles ou obtenu des preuves de la dangerosité du BPA pour l'homme pour légiférer ?

De prochaines recommandations éclaireront peut-être davantage le législateur. L'Efsa doit adopter un nouvel avis en mai 2010. Un rapport de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) consacré notamment au BPA, est également attendu, au plus tôt pour avril 2010.

Aux Etats-Unis, la Food and Drug Administration (FDA) attend les résultats d'études en cours. Mais elle se dit d'ores et déjà préoccupée par les effets potentiels du BPA sur les fœtus et les jeunes enfants. Elle incite les industriels à stopper la production de biberons et de récipients pour nourrissons contenant du BPA.

Sandra Jégu