Côtes-d’Armor : les mutualistes à la pointe de la télémédecine

Consultation de dermatologie via la télémédecine entre un établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes et un professionnel de santé.

Télémédecine, téléconsultation, téléexpertise : autant de solutions en réponse aux déserts médicaux. Reportage dans des Ehpad mutualistes des Côtes-d'Amor à la pointe de ces innovations.

Au bout d'une route tranquille, traversant un bois jauni par l'automne, une ancienne église transformée en établissement mutualiste de soins de suite médicale et chirurgicale. Nous sommes aux Châtelets, situé à quelques encablures de Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor). Comme quatre établissements hébergeant des personnes âgées dépendantes (Ehpad) mutualistes, deux Ehpad non mutualistes, deux hôpitaux généraux et deux établissements psychiatriques, Les Châtelets participent à Telehpad, un programme de télémédecine en milieu rural lancé en 2013 par la Mutualité Française des Côtes-d'Armor, cofinancé par la Mutualité et l'agence régionale de santé (ARS). Le principe de fonctionnement s'appuie sur les besoins d'un établissement et sur la mise à disposition de temps médical et paramédical d'un établissement : le centre hospitalier (CH) Yves Le Foll de Saint-Brieuc.

"Telehpad constitue une réponse aux déserts médicaux. Il permet à des résidents d'Ehpad situés en milieu rural d'avoir accès à des soins spécialisés. Il faut savoir que certains établissements se trouvent à plus de 40 kilomètres de l'hôpital, que tous les résidents ne peuvent pas se déplacer et que l'isolement concerne aussi les populations vivant à proximité de l'Ehpad", explique le Dr Pierre Espinoza qui, nanti d'une expérience de 1.800 actes de télémédecine, est le coordonnateur du programme Telehpad.

La télémédecine recouvre, entre autres, la téléconsultation, en présence du patient, et la téléexpertise, dite "synchrone ou asynchrone". Dans le premier cas, le médecin spécialiste examine un patient, assisté d'un soignant, par écran interposé. Au terme de sa téléconsultation, le praticien décide d'un traitement, d'examens et si une éventuelle consultation ou hospitalisation est nécessaire.

Pour sa part, la téléexpertise ne nécessite pas la présence du patient. Le spécialiste est sollicité pour avis par l'équipe soignante du malade, en synchrone avec visioconférence ou asynchrone sur dossier, après avoir reçu sur son ordinateur, via la plate-forme régionale Sterenn, l'ensemble des documents relatifs à ce dernier et à ses traitements.

Améliorer le suivi des patients

Pour le Dr Gilles Safa, chef de service de dermatologie au CH Yves Le Foll, "la dermatologie est une discipline adaptée à la télémédecine car elle fait appel au visuel, donc à l'image". Pour lui, "cette pratique permet d'être plus réactif dans le suivi d'un patient". Un véritable atout car ici les délais d’attente pour une consultation en dermatologie se situent entre trois et quatre mois. Trop long pour certains malades souffrant de pathologies aigues, voire de plaies chroniques. Dès lors, le suivi à distance permet d’ajuster au plus vite les traitements, grâce à un dialogue entre les différents professionnels de santé. La téléconsultation n'est pas plus longue qu'une consultation et peut concerner successivement plusieurs Ehpad. "La télédermatologie est également un outil de formation des médecins demandeurs et des soignants dont les demandes deviennent de plus en plus pertinentes avec le temps", ajoute Gilles Safa.

Chirurgienne vasculaire à l'hôpital Yves Le Foll, la Dr Cécile Moisan est convaincue que la télémédecine est "l'avenir". Cette médecin s'est engagée dans cette voie dès 2008 avec l'hôpital de Paimpol, situé à une cinquantaine de kilomètres de Saint-Brieuc, et a réalisé depuis près de 1.700 consultations. Elle assure également des télévisites dans ce denier établissement. Installée derrière son écran au CH de Saint-Brieuc, elle "visite" des patients hospitalisés à Paimpol grâce à une caméra et un écran installés sur un chariot mobile guidé par une infirmière.

"Ma première consultation est toujours avec le malade. En revanche, son suivi ne nécessite pas d'être physiquement présente et c'est là l'avantage de la téléconsultation et de la téléexpertise. Naturellement, en cas d'aggravation de la pathologie, le patient est transféré à Saint-Brieuc", explique cette chirurgienne pour qui l'"asynchrone" est une des voies des plus prometteuses.

"La téléconsultation demande une organisation importante car il faut que toutes les personnes concernées soient présentes au même moment. Alors qu'avec la téléexerpertise, je peux répondre à n'importe quel moment de la journée à la sollicitation de l'équipe soignante."

Pour les soignants des Ehpad, les bénéfices sont réels. "Pour les pathologies aigües, la télémédecine permet de réduire les hypothèses diagnostiques", reconnait le Dr Eric Goriou, médecin coordonnateur des Ehpad mutualistes des Côtes-d’Armor. Sans compter qu'elle évite des déplacements anxiogènes pour certains résidents fragiles et réduit par la même les dépenses de transports sanitaires.

Intégrer la médecine libérale

Les apports de la télémédecine ne se limitent pas à une amélioration du suivi d’un patient – ce qui serait déjà en soi considérable – mais permet de lutter contre la désertification médicale. "Il y a quinze ans, on comptait une dizaine de dermatologues à Saint-Brieuc. En juin 2016, il n'en restera plus que quatre", déplore Gilles Safa. Moins de médecins généralistes également dans certaines zones rurales, donc moins de disponibilités pour les professionnels installés. "Les médecins traitants des résidents d’Ehpad n'ont plus la possibilité de se déplacer. D'où l'utilité de la télémédecine", souligne Eric Goriou.

Dans ce contexte, la télémédecine augure-t-elle d'un nouveau paradigme des soins ? "C'est un outil" mis au service d'une stratégie de prise en charge, estime Pierre Espinoza. Mais pour Camille Jean, maitre de conférences à l'Ecole nationale des Arts et Métiers (Paris), il contient aussi en germe une "modification organisationnelle radicale". Ce chercheur effectue actuellement une étude "Coût-efficacité" de Telehpad. " Il s'agit de mesurer l'impact de la télémédecine sur la consommation de consultations, d'hospitalisation, d'actes techniques, d'urgences et de transports", résume-t-il. Les premières estimations seront connues début 2017.

Pour les acteurs actuellement engagés dans la télémédecine, des prérequis sont actuellement nécessaires à son développement. En premier lieu, son élargissement à la médecine libérale, affirment Gilles Safa et Cécile Moisan. Autre condition : l'épineuse question de la rémunération des actes de télémédecine, actuellement non codifiés. Dans les établissements participant à Telehpad, le financement est assuré initialement par la subvention de l’ARS.

Les pouvoirs publics prendront-ils ensuite la relève ? Le lancement en 2016 d'expérimentations de télémédecine en ville, ainsi qu'une enveloppe de 40 millions pour les Ehpad, mesures annoncées fin novembre par la ministre de la Santé, sont autant de signes encourageants.

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Ce reportage est paru dans le premier numéro de Mutations, un trimestriel de décryptage et de débats édité par la Mutualité Française

Jean-Michel Molins

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)