Télémédecine : nouvelle médecine de proximité ?

Si la télémédecine dispose aujourd’hui d’un cadre légal, de nombreuses étapes restent à franchir avant sa généralisation. Pour le Dr Pierre Espinoza, médecin hospitalier au pôle urgences-réseaux de l’hôpital européen Georges-Pompidou (HEGP), à Paris, il s’agit notamment de "fixer les règles de rémunération des actes de télémédecine" et de confier à la Haute Autorité de santé la réalisation d’un "guide des bonnes pratiques".

La télémédecine répond-elle à un véritable besoin aujourd’hui et dans les années à venir ?
Dr Pierre Espinoza – La désertification médicale est une réalité. Prenons l’exemple de l’hôpital de Méru, dans l’Oise. Il y avait cinq spécialistes en 2007,il n’y en a plus aujourd’hui. Sans télémédecine, les patients sont obligés de faire 30 kilomètres pour se rendre à Beaumont, à Pontoise ou à Beauvais. Ce phénomène va s’amplifier dans le futur et la télémédecine est un moyen de réorganiser les territoires de santé. Il faut conserver les hôpitaux de proximité et les transformer en plateformes de télémédecine coordonnées par un médecin référent et s’appuyant sur des collaborations interprofessionnelles.

Quels sont les actes concernés par la loi ?
Dr Pierre Espinoza – Un décret paru au Journal officiel du 19 octobre dernier définit comme actes de télémédecine les actes médicaux réalisés à distance, au moyen d’un dispositif utilisant les technologies de l’information et de la communication. Cela comprend la téléconsultation, la téléexpertise – c’est-à-dire la possibilité pour un médecin de consulter un spécialiste situé à distance –, la télésurveillance des patients, la téléassistance médicale de la part d’autres professionnels et la régulation médicale.

Peut-on envisager la télémédecine au domicile du patient, avec une liaison ADSL et un ordinateur équipé de visioconférence ?
Dr Pierre Espinoza – Oui, dans le cadre de la télésurveillance, mais cela nécessite des réseaux sécurisés. Pour les cas d’insuffisance respiratoire, par exemple, le patient peut s’entretenir avec son médecin en visioconférence et utiliser le spiromètre – qui sert à évaluer la capacité pulmonaire – en étant accompagné par un soignant. C’est toujours moins coûteux et moins stressant qu’un déplacement en ambulance. Le patient ou son entourage pourraient aussi réaliser cette mesure sous réserve de la formation à cette technique.

La télémédecine ne risque-t-elle pasde déshumaniser la relation médecin-patient ?
Dr Pierre Espinoza – Pour moi, ce n’est pas la technologie qui déshumanise mais l’usage qui en est fait ! La télémédecine nécessite des prérequis et des règles de bonnes pratiques. Pour le projet Télégéria, nous avons conçu une charte ainsi que des fiches de consentement et d’information validées par le service juridique de l’hôpital européen Georges-Pompidou. Et il y a toujours un professionnel aux côtés du patient pour veiller au contact humain.

Les outils et les réseaux sont-ils prêts pour le déploiement de la télémédecine ?
Dr Pierre Espinoza – Les technologies sont devenues matures. Il faut maintenant développer les réseaux à très haut débit pour relier les hôpitaux, les établissements d’hébergement de personnes âgées dépendantes (Ehpad) et les hôpitaux de jour. Dans les zones blanches, non desservies par l’ADSL, le réseau satellitaire peut s’avérer une alternative intéressante. Il faut surtout mettre en place tout ce qui va autour des outils – l’installation, la formation, la maintenance – et avoir une vraie conduite du changement, accompagner le projet.

D’autres obstacles restent-ils à franchir ?
Dr Pierre Espinoza – Je regrette que la parution du décret ait pris six mois de trop. Il est urgent maintenant de fixer les règles de rémunération des actes de télémédecine, dès 2011.

Quelles solutions préconisez-vous pour favoriser la généralisation de la télémédecine ?
Dr Pierre Espinoza – La Haute Autorité de santé (HAS) doit définir un guide des bonnes pratiques. Et pour que les choses avancent, il faudrait, selon moi, créer un poste de délégué interministériel apte à prendre les bonnes décisions, car le projet concerne de nombreux domaines : l’éducation, la recherche, l’industrie, la santé, la justice, l’économie numérique.

Propos recueillis par Frédéric Constans