Sophie Eyraud : « L’IVG n’est pas un problème mais une solution »

Les difficultés d'accès à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) étaient au cœur du colloque sur la santé des femmes, organisé le 8 mars, à Paris, à l'occasion de la Journée internationale des femmes. Outre les problèmes d'orientation et d'accès aux soins, elles sont également victimes du regard que la société porte sur l'avortement. Pour Sophie Eyraud, coprésidente de l'Association nationale des centres d'interruption de grossesse et de contraception (ANCIC), "tout l'enjeu est de réduire le nombre de grossesses non désirées".

Le recours à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) s'apparente pour beaucoup de femmes à un véritable "parcours de la combattante, alors qu'elles sont souvent en situation de détresse", dénonce François Bourdillon de la chaire santé de Sciences-Po. Ce praticien hospitalier à la Pitié-Salpêtrière est venu présenter les conclusions d'un séminaire de réflexion sur la santé des femmes lors d'un colloque organisé le 8 mars, à Paris, à l'occasion de la Journée internationale des femmes. Ces travaux ont été conduits par Science-Po en partenariat avec la Mutuelle générale de l'Education nationale (MGEN), La Mutuelle des étudiants (LMDE), Médecins du monde et le Planning familial.

Pour François Bourdillon, l'accès à l'IVG est trop compliqué en France avec de nombreux "défauts d'information et de signalétique". Il pointe également du doigt le manque de disponibilité des structures d'IVG en fonction de la situation géographique. Dans certaines régions comme l'Ile-de-France ou Paca, il est extrêmement difficile d'obtenir un rendez-vous dans les cinq jours. Des lacunes d'autant plus inquiétantes que les délais sont cruciaux en matière d'IVG où la prise en charge doit légalement intervenir en France avant la fin de la douzième semaine de grossesse.

Remarques désagréables

"On ne se pose pas la question de l'accès à l'accouchement. Il devrait en être de même pour l'IVG !", lance Nathalie Bajos, directrice de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). "Beaucoup de Françaises font état de remarques de la part des médecins, rapporte-t-elle. Cet acte pose un problème à de nombreux professionnels de santé et ils le font sentir aux femmes. Tous ces paramètres contribuent à retarder la consultation."

Autre spécificité française, cette tendance à "focaliser le sujet de l'IVG sur les mineures", poursuit Nathalie Bajos. Pour la chercheuse, elle est symptomatique de "la panique morale des adultes qui ne maîtrisent pas la sexualité des jeunes". Or il y a un véritable "décalage entre les statistiques et ce discours : le nombre de grossesses chez les adolescentes est en constante diminution depuis le début du siècle dernier".

Un pic d'IVG entre 20 et 24 ans

Ce décalage entre la vision de la société et la réalité va bien au-delà du seul sujet de l'IVG. "Actuellement en France, la norme sociale dit qu'une femme doit avoir deux enfants entre 30 et 35 ans, développe Nathalie Bajos. Cette norme pèse tellement qu'elle contribue à augmenter les IVG chez les femmes de 25 ans ! On parle beaucoup de l'avortement chez les femmes mineures, mais le pic des IVG a lieu entre 20 et 24 ans."

Le nombre annuel d'IVG en France s'est stabilisé à 225.000. Une femme sur trois y aura recours dans sa vie. Pour Sophie Eyraud, médecin généraliste et coprésidente de l'Association nationale des centres d'interruption de grossesse et de contraception (ANCIC), l'IVG fait partie "du parcours de vie de la femme", au même titre que la contraception ou l'accouchement. "On veut réduire le nombre d'IVG, mais l'IVG n'est pas un problème, c'est une solution ! On ne peut pas réduire une solution. Tout l'enjeu est de réduire le nombre de grossesses non désirées."

Encore faut-il que la contraception soit adaptée. "Il faut savoir que le risque zéro n'existe pas avec la contraception", précise Nathalie Bajos. Selon une enquête de la direction de la Recherche, des Etudes, de l'Evaluation et des Statistiques (Drees), sur les femmes ayant eu recours à l'IVG en 2007, deux avortements sur trois concernent une femme utilisant une méthode contraceptive.

Une contraception inadaptée

Ces chiffres posent "la question des méthodes contraceptives qui ne sont pas adaptées aux conditions de vie des femmes", explique Nathalie Fourcade, sous-directrice de l’observation de la santé et de l’assurance maladie à la Drees. Ainsi les femmes mineures peuvent avoir accès gratuitement à la contraception alors que "le préservatif n'est pas remboursé", s'étonne Nathalie Bajos. Et qu'en est-il de l'accès à la contraception après 18 ans et auprès des 20-24 ans qui figurent parmi les populations les plus précaires ?

D'autres usages ont la vie dure. "La moyenne d'âge des médecins est encore élevée, il est difficile de faire changer leurs habitudes comme de proposer le stérilet à des femmes qui n'ont pas encore eu d'enfants, regrette Sophie Eyraud. Dans tout le cursus médical, seules trois heures sont consacrées à la contraception."

Bientôt en ligne : www.ivg.gouv.fr

L'amélioration de l'accès à l'IVG passe enfin par une meilleure information. "Cet acte étant payé au forfait, on ne trouve pas d'IVG sur le site ameli.fr", déplore Sophie Eyraud. Un constat partagé par la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, venue clore la journée, qui regrette que l'information concernant l'IVG sur Internet soit "trop orientée".

La porte-parole du gouvernement s'est engagée à lancer prochainement le site www.ivg.gouv.fr, afin d'aider les femmes à s'orienter. "Nous devons reconquérir Internet et veiller à ce que ce site soit correctement référencé pour arriver en première position dans les moteurs de recherche." D'ici à la fin du mois de mars, les tarifs de l'IVG vont également être revalorisés, a annoncé la ministre.

« Une activité peu attractive pour les professionnels »

Pour les professionnels de santé, l'IVG est un soin à part. Elle fait notamment l'objet d'un financement spécifique au forfait et non pas à l'acte comme d'autres pratiques médicales. Or, "ce forfait n'est pas revalorisé et cette activité est généralement déficitaire" regrette Sophie Eyraud, coprésidente de l'Association nationale des centres d'interruption de grossesse et de contraception (ANCIC).

Pour les médecins, l'IVG fait partie des actes à déclaration obligatoire ce qui représente un frein dans beaucoup de services. Par ailleurs, ils peuvent refuser de pratiquer un avortement "en faisant jouer leur clause de conscience", explique Sophie Eyraud. Une particularité qui peut malheureusement être déterminante pour de nombreux praticiens "dans le cas où ce refus vient par exemple d'un chef de service". "Cette activité est peu attractive pour les professionnels de santé et souvent méprisée par les pairs", résume Sophie Eyraud. C'est bien connu, "on ne fait pas carrière dans l'IVG !"

L'IVG remboursée à100%

La ministre de la Santé, Marisol Touraine, a annoncé le 8 mars lors de la journée des femmes le remboursement à 100% de l'IVG pour toutes les femmes. Elle a aussi indiqué que la contraception serait gratuite pour les mineures, à compter du 31 mars. Les contraceptifs concernés sont ceux qui sont aujourd'hui remboursés partiellement : pilules de 1re et 2e génération, stérilet et implant hormonal. Sont ainsi exclus de cette mesure les préservatifs masculins et féminins, le patch contraceptif, l'anneau vaginal et la cape cervicale (diaphragme).

La Mutualité Française pour un accès plus large à la contraception

En France, "le modèle contraceptif est massivement centré sur la pilule", explique le président de la Mutualité Française, Etienne Caniard, à l'occasion du colloque sur la santé des femmes. La France est en effet en tête des pays développés en matière de prescription de pilule. "La Mutualité Française souhaite développer des actions d'information et de communication pour l'accès à la contraception." Objectif : sensibiliser la population, et notamment les plus jeunes, sur l'ensemble des dispositifs de contraception.
Philippe Rémond

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