Santé numérique : nouveaux patients, nouveaux assureurs ?

Hervé Dumez, directeur du Centre de recherche en gestion (CRG) de l’Ecole polytechnique.

Quelles sont les conséquences du développement de la santé numérique pour les patients, les professionnels de santé et les assureurs ? Avec la personnalisation du risque rendue possible par les nouvelles technologies, la question de "la solidarité proposée au sein des systèmes d’assurance sera un des grands enjeux de demain", estiment les auteurs d’un rapport intitulé "Etat des lieux de l’innovation en santé numérique". Il a été présenté le 3 mars lors d’un colloque organisé par la FNMF et la Fondation de l’avenir.

La santé numérique, une révolution ? C'est la question que se sont posée Hervé Dumez, directeur du Centre de recherche en gestion (CRG) de l'Ecole polytechnique, et Etienne Minvielle, directeur de l'équipe de recherche en Management des organisations de santé (MOS), à l'Ecole des Hautes études en santé publique, dans un rapport intitulé "Etat des lieux de l'innovation en santé numérique", présenté le 3 mars lors d'un colloque organisé par la FNMF et la Fondation de l'avenir.

Entre révolution annoncée, mais qui n'intervient pas forcément, et grands événements imprévus, qui bouleversent inopinément le cours des choses, les auteurs préviennent : "Savoir faire la différence entre l'écume et les vagues de fond reste malaisé."

Ce qui ne les empêche pas de passer en revue l'ensemble des domaines susceptibles d'évoluer avec le développement de la santé numérique, depuis la relation entre le médecin et le patient jusqu'à celle qui lie patients, médecins et assureurs, sans oublier les rapports que peuvent entretenir des médecins de différentes spécialités au chevet du patient connecté.

En leur offrant des possibilités de partage de l'information, les nouvelles technologies permettent ainsi "une collaboration à distance" qui "touche l'expertise […] et même la pratique des soins". "La téléchirurgie en est l'illustration la plus spectaculaire", notent ainsi les rapporteurs.

Certaines expériences montrent également le potentiel des dossiers personnels électroniques, "notamment en matière de réduction du nombre des consultations et de sécurité des soins via la facilitation des relations entre professionnels de santé dans le traitement des patients", indique le rapport.

Autre effet du développement des technologies de l'information et de la communication (TIC) : elles modifient le lien entre le patient et les professionnels de santé. En particulier parce qu'elles permettent une relation à distance et plus forcément "au contact".

"Des cabines de téléconsultation fonctionnent déjà, permettant des consultations dans des zones peu denses en médecins", souligne le document, qui mentionne également l'essor rapide de la télé­surveillance au service d'une "domomédecine", c'est-à-dire la surveillance et les soins du patient à domicile.

Un patient autogéré

A la clé, ce sont de nouvelles organisations des soins qui se dessinent, davantage centrées sur un patient qui n'est plus obligé d'aller consulter individuellement des professionnels désormais capables d'échanger entre eux des informations.

Un schéma qu'Hervé Dumez et Etienne Minvielle jugent plus efficient, "avec un gain de temps pour tous, une amélioration de l'information reçue par chacun et de fait une plus grande sécurité lors de la prise en charge".

Quant à l'apparition de réseaux de soins intégrés, à l'image du Kaiser Permanente aux Etats-Unis, elle constitue une forme d'organisation "particulièrement bien adaptée au traitement des maladies chroniques qui sont en plein développement et représentent un des défis futurs pour le secteur de la santé", notent les deux experts.

Pour eux, "c'est à l'intérieur de vastes programmes conciliant de nouveaux modes d'organisation (les infirmières de coordination, notamment), […] et de nouveaux modes de paiement (paiement à la coordination), que se situe le véritable apport des TIC". Sans oublier "la capacité du patient à s'auto-gérer".

L'explosion des applications santé sur les smartphones, qui va de pair avec la consultation de sites médicaux ou la fréquentation de forums de malades permettent un "empowerment du patient", c'est-à-dire une prise de pouvoir, par l'accès à l'information, sur sa maladie et ses soins.

Avec des forums qui peuvent conduire à "une réelle création de connaissance", des applications sur les smartphones qui font du patient un producteur d'informations quantifiées sur lui-même (quantified self), il faut s'attendre à des impacts "sans doute très importants" sur la prévention, prévient le rapport, qui recommande la recherche d'"un équilibre nouveau".

Les clés du génome humain

Au-delà de l'émergence d'une "nouvelle figure du patient citoyen", les deux chercheurs se penchent enfin sur les conséquences du développement des TIC sur le métier d'assureur santé. Si certaines grandes entreprises espèrent des salariés en meilleure forme en leur offrant des bracelets enregistrant des données liées à leur santé, elles visent aussi, à travers ces objets connectés, la recherche d'économies dans la négociation de leurs contrats d'assurance santé.

En ce sens, relèvent Hervé Dumez et Etienne Minvielle, face au patient producteur d'informations sur lui-même et gestionnaire de son bien-être, "la prévention devient une dimension essentielle du métier d'assureur".

Une évolution que renforce le développement d'une médecine prédictive, fondée sur de nouvelles possibilités de traitement des données (Big Data), qui donnent notamment les clés du génome humain. "Il devient possible de connaître les risques encourus de développer des maladies à caractère génétique, et par voie de conséquence de cibler les mesures préventives", expliquent les auteurs.

Et face à des volumes de données colossaux, les assureurs traditionnels se heurtent "à la concurrence potentielle de ceux qui sont capables de rassembler cette information et de la traiter", à savoir, précise le rapport, le Gafa, "le groupe formé par Google, Apple, Facebook et Amazon, qui s'intéressent au développement des TIC et en particulier à la santé et y consacrent d'énormes investissements de recherche".

Outre la capacité à traiter ces données, une question cruciale se pose, qui concerne la personnalisation du risque. Celle-ci peut "profondément changer la nature de la solidarité dans la définition de l'assurance", préviennent les rapporteurs. "De fait, écrivent-ils, la question de la solidarité proposée au sein des systèmes d'assurance sera un des grands enjeux de demain, mettant le système des valeurs qui accompagne ses développements au cœur du débat."

Assurance et Big Data : Quels risques ?


"En matière de santé numérique, on voit les frontières se déplacer de plus en plus", a souligné Hervé Dumez le 3 mars, à l'occasion du séminaire "santé numérique" organisé par la Mutualité Française, à Paris.
Pour le directeur du centre de recherche en gestion (CRG) de l'école Polytechnique, co-auteur avec Etienne Minvielle d'un rapport sur le sujet, "nous assistons même à un véritable paradoxe". En effet, alors que se développe le big data, qui met à disposition une masse gigantesque de données et de statistiques, s'opère dans le même temps "une individualisation de plus en plus poussée de ces informations".
Dans ce contexte, se sont demandés les participants d'une table ronde, quelles sont les conséquences de cette évolution en matière d'assurance et de prévoyance ?
"Le premier problème est celui de la sécurité des données de santé, qui sont les données les plus attaquées dans le monde et qui subissent un matraquage auquel aucune banque n'est soumise", a révélé, exemples à l'appui, Denis Attal, directeur technique de Thalès services.
La solidarité en danger
Cet usage, précisément, n'est pas dénué de risques, comme l'a souligné Jacques Février, directeur général adjoint d'Adréa mutuelle, qui insiste sur l'aspect "complexe et ambivalent" de ce "phénomène d'hyper-individualisation" : la connaissance fine des caractéristiques d'une personne porte en elle le risque d'un possible glissement vers une assurance de plus en plus individuelle.
"En faisant disparaître l'aléa, on fait disparaître la notion de solidarité à l'intérieur d'un groupe", prévient, dans le même esprit, Didier Debord, trésorier de la Mgefi.
"Nous sommes déjà à l'opposé de la solidarité avec le clivage entre malades et bien portants, par exemple pour l'accès à l'assurance emprunteur", déplore pour sa part Yvanie Caillé, directrice générale du site Renaloo, association de patients insuffisants rénaux, dialysés ou greffés, ajoutant que le "droit à l'oubli" prévu dans le Plan cancer ouvre la voie à une nouvelle discrimination entre malades eux-mêmes. Cette disposition ne concerne en effet que les anciens malades du cancer, laissant sur le bord de la route les malades chroniques, dont l'impossible guérison les condamne à s'acquitter toute leur vie de surprimes, voire à essuyer des refus d'assurance.
Autre risque, souligné, enfin, par un professionnel de santé : "Va-t-on pénaliser financièrement ceux qui n'observent pas correctement leur traitement ? C'est le risque des systèmes de recueil d'informations sur l'observance, et cela va poser des problèmes sociétaux terribles", prédit le Dr Nicolas Postel-Vinay, praticien dans l'unité d'hypertension artérielle de l'Hôpital européen Georges-Pompidou (HEGP), à Paris, qui, à titre d'exemple, pointe une autre vaste question à soumettre au débat : "Que va-t-on faire des dispositifs de géolocalisation associés aux applications de santé, comme celles destinées au sevrage alcoolique ? Et dans quelle mesure va-t-on exploiter la géolocalisation des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer ou un peu “borderline” ?"
Sabine Dreyfus

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)