Prévention des cancers féminins : lutter contre les inégalités

Les comités féminins pour la prévention et le dépistage des cancers ont organisé leur 10e colloque, le 7 juin 2010, au Sénat. Son thème : "Les inégalités face à la prévention et au dépistage des cancers". Une occasion de revenir sur les problèmes d'accès aux soins des plus défavorisés et de proposer des pistes d'amélioration des prises en charge.

"Comment accéder à la prévention et au dépistage des cancers lorsque l'on souffre de problèmes économiques et sociaux ?" La sénatrice des Hauts-de-Seine, Isabelle Debré, pose d'emblée le problème de l'accès aux soins des plus défavorisés. Elle est intervenue lors du 10e colloque des comités féminins pour la prévention et le dépistage des cancers, qui s'est tenu le 7 juin 2010 au Sénat, à Paris. Cette manifestation, qui avait choisi pour thème les inégalités en matière de santé, a plus particulièrement soulevé le problème de la prévention des cancers du col de l'utérus, du sein ou du colon rectum chez la femme.

"Tous les jours sur le terrain, nous constatons qu'il y a des publics qui ne sont jamais atteints par la prévention et les campagnes de dépistage", nous explique Elisabeth Bernigaud, présidente de la Fédération des comités féminins. Ces femmes n'ont pas accès aux messages et aux dispositifs de prévention ou ne "se sentent pas concernées pour des raisons religieuses, de langue ou encore de précarité". A ces problèmes sociaux s'ajoutent des "inégalités territoriales, géographiques ou encore de population médicale", déplore Elisabeth Bernigaud.

Des inégalités qui se creusent
"Malheureusement, il y a des femmes que les cancérologues ne voient pas, peu ou trop tard", alerte la Dre Edwige Bourstyn, cancérologue à l'hôpital Saint-Louis à Paris. "Beaucoup d’entre elles sont dans le déni de la maladie. Je me souviens d'une patiente qui m'a dit qu'elle avance dans la vie comme une machine qui ne doit pas tomber en panne, ou d'une autre pour qui les enfants passent d'abord", raconte-t-elle.

Un problème d'autant plus préoccupant que pour de nombreux cancers, les chances de guérison dépendent en grande partie du dépistage précoce de la maladie. "Il faut garder à l'esprit que 90% des tests de dépistage sont négatifs, souligne le Pr Jean-Louis Lamarque, radiologue et professeur honoraire à l'université de Montpellier. Quant à ceux qui sont positifs, plus un cancer est détecté tôt et moins il laissera de séquelles."

Selon l'épidémiologiste et professeur de santé publique au Centre hospitalier universitaire (CHU) de Caen, Guy Louvoy, "les chances de guérir d'un cancer sont différentes selon l'endroit où vit le patient". Autre inégalité géographique : "Les chances d'être pris en charge dans un centre spécialisé diminuent de moitié pour les personnes qui vivent à plus de 50 kilomètres."

Cibler les populations défavorisées au niveau local
Malgré leur efficacité, les campagnes de prévention "peuvent creuser les inégalités, regrette le directeur de la Santé, Didier Houssin. La vaccination contre la grippe A H1N1 en est un bon exemple : le taux de vaccination de la population était deux fois plus important dans les communes dont le niveau de vie était le plus élevé". "Les programmes de lutte contre le cancer doivent tenir compte de ces inégalités", insiste-t-il. "Les personnes les mieux loties sont celles qui profitent le plus des progrès réalisés dans le domaine du cancer", ajoute Jean-Paul Moatti, économiste de la santé et professeur à l'université de la Méditerranée, à Marseille.

Pour le Pr Jean-Pierre Grünfeld, auteur d'un rapport préparatoire au plan cancer 2009-2013, la solution est dans la mobilisation : "Il faut aller vers les personnes qui n'ont pas accès aux dépistages, martèle-t-il. Les collectivités territoriales ont un rôle important à jouer, notamment pour ramener les exclus de la prévention." Un problème d'autant plus urgent qu'"avec la crise économique, les inégalités vont s'accroître".

Des maisons de santé pluridisciplinaires
"Entre 1990 et 2010, la mortalité a massivement reculé chez les hommes, avec une diminution de 33%", rappelle Dominique Maraninchi, président de l'Institut national du cancer (inca). Chez les femmes, la réduction a été moins importante mais atteint tout de même "18%". Il ne faut pas oublier que "des progrès formidables ont été réalisés dans le domaine du cancer ces trente dernières années", souligne le Dr Jean-Martin Cohen Solal, directeur général de la Mutualité Française, pour lequel les inégalités d'accès aux soins représentent un "paradoxe insupportable". Pour ce médecin généraliste, l'accès aux soins des femmes est un sujet majeur lorsque l'on sait que "le niveau de santé d'une famille dépend du niveau socioculturel de la mère !"

"Le système de santé Français n'est plus adapté à la médecine d'aujourd'hui, ajoute Jean-Martin Cohen Solal. Il faut changer le rôle et la place du médecin généraliste." Aux cabinets médicaux il faut préférer des "centres pluridisciplinaires", poursuit-il. "Il y a trop de spécialistes en France, la santé est un tout qui ne se découpe pas en morceaux !"

Cette préoccupation est partagée par les mutuelles qui se soucient du "maintien en santé de leurs adhérents", explique Jean-Martin Cohen Solal. Le directeur général de la Mutualité Française a illustré cet engagement des mutuelles par la présentation du service d'aide, d'information et d'accompagnement Priorité santé mutualiste. "Ce service apporte des conseils et oriente les adhérents des mutuelles. Il organise également plus d'un millier de Rencontres santé chaque année en France."

"Il faut que tous les acteurs concernés se coordonnent, conclut Dominique Maraninchi. La mortalité par cancer du sein diminue chez la femme, on voit bien que l'accès au dépistage organisé du cancer du sein commence à sauver des vies."

Philippe Rémond

Interview d'Elisabeth Bernigaud, présidente des comités féminins