Etienne Caniard : itinéraire d’un expert engagé

Dans l’univers de la santé, Etienne Caniard, 58 ans, nouveau président de la Mutualité Française, occupe à l’évidence une place reconnue. Une reconnaissance que ce diplômé de sciences économiques et de l’Ecole nationale des Impôts s’est attirée au gré d’un parcours qui lui donne aujourd’hui une vision panoramique des grandes questions de protection sociale.

En 1991, alors président de la Mutuelle des agents des impôts (MAI), Etienne Caniard est invité par le ministre de la Santé, Bruno Durieux, à contribuer aux premiers travaux du Haut Comité de la santé publique. Pour celui qui assure avoir été "convié pour jouer le rôle du candide de l’équipe ", c’est un premier pas décisif dans les arcanes de la santé.

Les suivants s’enchaînent naturellement et le conduisent à explorer les diverses facettes de ce monde complexe, depuis la recherche et l’analyse, au sein du Centre de recherche, d’études et de documentation en économie de la santé (Credes) jusqu’à la qualité en santé, dont il fait l’un de ses chevaux de bataille. D’abord au sein de l’Agence nationale d’accréditation et d’évaluation en santé (Anaes), qui certifie les établissements, puis en tant qu’auteur d’un rapport sur les recommandations de bonnes pratiques (avril 2002). A la Haute Autorité de santé (HAS), enfin, qu’il rejoint en 2004, Etienne Caniard préside la commission qualité et diffusion de l’information médicale.

Attaché à son "âme mutualiste "

"C’est un homme loyal : quand on se met d’accord, il n’y a pas de mauvaise surprise", dit de lui Jean-Marie Spaeth, président (CFDT) de la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) entre 1996 et 2004. Etienne Caniard y représente alors la Mutualité Française au conseil d’administration, un mandat qui ne manque pas de provoquer quelques grincements de dents du côté des partenaires sociaux.

"Sa sensibilité mutualiste n’était pas forcément la bienvenue auprès d’organisations syndicales qui détenaient une majorité de gestion depuis des années, se souvient Jean-Marie Spaeth. Malgré ce handicap, il a fait sa place sans se départir de l’âme mutualiste à laquelle il tient profondément."

Si l’administrateur parvient à légitimer la participation de la Mutualité à la gestion de l’assurance maladie, c’est qu’"il ne s’impose pas de manière péremptoire, mais sait s’affirmer sur la base d’actions concrètes ", témoigne encore l’ancien président de la Cnam. Ce qu’il fait, en particulier, au titre de président de la commission santé-prévention de cette caisse : il soutient par exemple l’idée que les revalorisations tarifaires négociées avec les professionnels de santé doivent s’accompagner d’une contrepartie en matière de qualité des soins et insuffle à la Cnam une culture de la prévention encore peu investie.

Hyperactif, ce grand nageur "fait souvent plusieurs choses en même temps, raconte Jean-Marie Spaeth. Pendant les conseils d’administration, il lui arrive d’éplucher son courrier, qu’il déchire scrupuleusement au fur et à mesure. A la fin de la séance, il disparaît derrière un monticule de petits papiers ! ". Une manie que tous ceux qui l’ont côtoyé en réunion rapportent volontiers.

Cette énergie, Etienne Caniard la met également au service de l’intérêt public. A l’automne 1998, Bernard Kouchner, alors secrétaire d’Etat à la Santé, le charge d’assurer le secrétariat général du comité d’orientation des Etats généraux de la santé, qui se déroulent jusqu’au printemps 1999. Cette aventure le mène de petites salles de cinéma en grands amphithéâtres universitaires à la rencontre de citoyens dans la France entière. Plus de 1000 réunions publiques sont organisées dans ce cadre pour recueillir leur sentiment et débattre des questions de santé.

Contribution aux "25 mesures " de Toulouse

Fin 2001, cet administrateur de la Mutualité Française devient délégué aux questions de santé et de Sécurité sociale, un poste qui le conduit à animer, aux côtés de Jean-Pierre Davant, la réflexion de la maison sur l’avenir de la protection sociale en prévision d’une réforme de l’assurance maladie.

A ce titre, il contribue notamment à faire émerger les 25 mesures présentées par le mouvement mutualiste à l’occasion de son congrès de Toulouse, en juin 2003. C’est cette même année qu’il devient également membre du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie (Hcaam), avant d’intégrer la Haute Autorité de santé (décembre 2004), une institution installée par la loi de réforme de l’assurance maladie d’août 2004 et directement inspirée des 25 propositions mutualistes.

Au sein du collège des experts, Etienne Caniard s’y taille une réputation de médiateur lorsque surviennent d’inévitables controverses. "Il sait trouver les mots pour débloquer les conflits. Cela ne signifie pas que le problème n’existe plus mais, au moins, il fait en sorte que les gens dialoguent ", assure le Pr Laurent Degos, le président de la HAS, qui confie le surveiller du coin de l’œil lorsque les séances de travail achoppent : "Quand je le vois attraper un papier et griffonner quelques lignes, je sais que la sortie de l’impasse est proche ! " Car Etienne Caniard est un homme de contacts. "Il connaît beaucoup de monde et sait entretenir des relations avec des personnalités de tous horizons, confirme Laurent Degos, qui ajoute : "Il a une attention particulière envers les hommes et les situations, c’est sans doute en cela qu’il appelle la confidence. "

Enjeux individuels, enjeux collectifs

A la HAS, poursuit-il, "il fait souvent valoir le point de vue des associations de patients qu’il connaît très bien". C’est que l’homme des Etats généraux de la santé a retenu l’un des messages forts de cette consultation populaire : la nécessité de rééquilibrer la relation médecin-patient, de dépasser l’échange paternaliste où prévaut souvent la "grosse voix du médecin ". Il a défendu ce point de vue dans un rapport sur la place de l’usager dans le système de santé (2000), dont s’inspire largement la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades.

Après l’adoption de cette loi, Etienne Caniard participe au groupe de travail qui met en place, dans l’enceinte de l’hôpital Cochin (Paris), un Centre d’éthique clinique. Cette structure a pour vocation d’accompagner, au cas par cas, des décisions soulevant des questions éthiques dans des situations douloureuses et porteuses de tensions entre les équipes médicales et les patients ou leurs familles. Faut-il réanimer un bébé victime d’une hémorragie cérébrale massive une heure après sa naissance ? Doit-on aller à l’encontre de la volonté d’un malade pour tenter de le sauver ?

La responsable du Centre d’éthique clinique, la Dre Véronique Fournier, le dépeint comme un homme "extrêmement attentif à la personne, à l’individu ". "Rares sont les personnes qui considèrent à ce point à la fois la dimension individuelle et la dimension collective, deux enjeux clairement inscrits dans la loi sur les droits des malades, assure-t-elle. Etienne Caniard porte régulièrement la voix de l’individu dans les instances dans lesquelles il intervient, qui généralement réfléchissent de façon collective. "

L’intérêt du patient, c’est également le sens de son engagement à la Fondation de l’avenir, qu’il préside depuis février 2000, à la suite de Jean-Pierre Davant. Cet organisme, qui soutient des projets de chercheurs (robotisation de la chirurgie, prise en charge de la douleur, lutte contre le cancer…), assure le trait d’union entre la recherche fondamentale et l’application concrète au bénéfice du malade. Une nouvelle page s’ouvre aujourd’hui pour ce militant qui n’a jamais oublié que la santé est d’abord une affaire d’humain(s).

Sabine Dreyfus

© Agence fédérale d’information mutualiste (Afim)